Ken Follett – écrivain gallois spécialisé dans les romans historiques et d’espionnages – publiait en 1989 Les Piliers de la Terre, un roman fleuve sur l’Angleterre du XIIe siècle et qui relate l’histoire de la construction d’une cathédrale, celle du prieuré de Kingsbridge, le tout sur fond de guerre civile entre deux prétendants à la couronne. En 2007 paraît Un Monde sans Fin qui fait suite aux événement des Piliers de la Terre, deux ... En savoir plus !
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La BD du jour : Shelter market de Chantal Montellier (Les Impressions Nouvelles)

Les libertés acquises deviennent de plus en plus fragiles à une époque où les grandes nations de ce monde entendent dessiner les contours de notre futur. Lorsque Shelter sort en 1980 il est en quelque sorte visionnaire sur bien des points. Aujourd’hui il devient une image possible de notre présent. Chantal Montellier a repris sa mouture d’origine pour la retravailler intégralement et lui ajouter près de 50 planches. Un album à (re)découvrir…

Dans un futur pas si éloigné Thérésa et Jean se rendent chez des amis pour y passer la soirée. Sur leur chemin ils s’arrêtent dans un centre commercial pour y acheter un petit quelque chose afin de remercier leurs hottes. Alors qu’ils déambulent dans les rayons de l’hypermarché, les portes se ferment soudainement et une voix qui se veut rassurante prend la parole. Un accident nucléaire vient d’avoir lieu en surface et le protocole de sécurité se déploie donc pour protéger les survivants du cataclysme. A l’intérieur de Shelter market la vie va dès lors s’organiser sous la forme d’une microsociété où chacun aura un rôle très précis à jouer. Thérésa, libraire de son état, tiendra le rôle de bibliothécaire. Un rôle qui va se révéler au final plus stratégique qu’elle aurait pu le penser…

« Pour votre sécurité vous n’aurez plus de liberté. » Un uppercut dans le ventre d’une démocratie devenue molle, dans laquelle le choix des femmes et des hommes se voit dicté par des autorités supposées veiller à leur bien-être. L’utopie des lumières reste bien loin des contingences du quotidien, tout du moins c’est ce que l’on voudrait nous faire croire. Absence de liberté, de penser, d’agir pour soi et non plus pour un groupe devenu dépendant d’un système qui se joue de lui. Cette dystopie qui pourrait nous amuser ou nous interroger sur le devenir du monde trouve un formidable écho dans notre actuelle société, qui, à vouloir nous protéger de « l’autre », de tout et de n’importe quoi, en vient à édicter des lois liberticides qui restreignent toujours plus notre capacité d’agir et de (re)dimensionner le monde. Les libertés acquises dans le sang et dans l’espoir d’un monde meilleur valsent sur l’autel des volontés de quelques décideurs eux-mêmes à la botte des grands argentiers d’un Occident défiguré. Et ce n’est pas près de s’arrêter en si bon chemin.

Lorsque Chantal Montellier publie Shelter Market en 1980 elle jette un véritable pavé dans la mare. A l’époque, le livre séduit un public encore relativement ouvert aux idées subversives et « à contre-courant », mais un passage dans l’émission Apostrophes de Bernard Pivot devait la recadrer dans un rôle bien plus modeste. Trente-sept ans après la première version de Shelter Market, la dessinatrice décide de retravailler sa première mouture « Parce que, relisant cette histoire, je l’ai trouvée plus actuelle que jamais ». Et pour dire vrai, elle a bien eu raison. D’abord car cette histoire devient d’autant plus d’actualité au XXIème siècle dans  une société qui se veut plus interventionniste, plus schématique, plus restrictive, plus criminelle et plus abêtissante que jamais. Ensuite car le récit conserve cet aspect visionnaire qui veut que le pire reste encore à venir. Et la société Pig Brother qu’elle dépeint dans Shelter Market 2.0 conjugue tout à la fois nos peurs d’un présent plus anxiogène, plus dévitalisé, plus superficiel et superficialisant que jamais et l’absence de perspectives à moyen et long termes. Il peut paraitre en ce sens paradoxal que la volonté des quelques décideurs de lobotomiser et de dénerver d’urgence cette populace corvéable repose sur la mémoire et la répétition scrupuleuse des actes de régimes autoritaires et meurtriers aperçus dans une histoire plus ou moins récente. Et tous les artifices, même les plus grossiers ne sont pas de trop pour accomplir la sale besogne. Dans ce contexte, ceux qui encore s’opposent aux évidences peuvent nourrir bien des regrets de n’avoir pas su convaincre plus tôt les masses et d’avoir, par ricochets, infléchi le sens de l’histoire. Une lecture vitale et vivifiante.

Chantal Montellier – Shelter Market – Les Impressions nouvelles