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Clément Baloup, regard d’un auteur sur le Vietnam (interview-vidéo)

Difficile de s’attaquer à un sujet aussi sensible que la guerre d’Indochine tant il réveille de vieux fantômes sur un pays meurtri par les conflits successifs qui s’y sont développés. Pourtant, dans un subtil huis clos, Clément Baloup arrive à nous présenter le destin d’un homme qui doute de son action… Autre sujet qui découle en partie du premier, la diaspora vietnamienne aux Etats-Unis, suite logique d’un précédent opus, Mémoires de Viet Kieu – Quitter Saïgon, qui se trouve analysée au travers d’un petit pavé incontournable… Focus sur ces deux projets…

 


De la diaspora vietnamienne…

Avec Quitter Saïgon, le premier volume de Mémoires de Viet Kieu, Clément Baloup abordait le problème de la diaspora vietnamienne en France à partir de témoignages de son père et de connaissances plus ou moins proches de la famille. Témoignages sur le choc de la rupture avec un territoire, une façon de vivre, avec les proches restés au pays, tout cela décliné avec le sens de l’écoute et ce désir de restituer au mieux le moment où tout a basculé. Si ce premier volet arrivait à ses fins, Clément Baloup avait l’envie d’aller plus loin, de creuser encore plus les destins de victimes de cette diaspora, de comprendre leur adaptation à leur nouvelle vie en intégrant les fractures du passé. L’idée du deuxième volet de ce récit prenait ainsi corps avec cette fois le souhait de travailler autour de portraits de vietnamiens exilés aux Etats-Unis. Rien n’était facile au départ. Le peuple vietnamien ne se confie pas facilement. Nombre des contacts qu’il avait noués avant son arrivée se sont ensuite désistés. Clément Baloup a donc du composer avec ces premiers déboires pour poursuivre malgré tout son projet.

L’immersion dans les communautés asiatiques américaines – ces fameux Little Saïgon qui se développent dans les grandes agglomérations et donnent le titre à ce deuxième volet  – permet à l’auteur de mieux comprendre les destins de chacun, les phénomènes et comportements qui se développent au sein des communautés (violence au travers de gangs, aliénation ou préservation des coutumes…). Il donne surtout à voir un peuple qui se structure dans des quartiers dédiés ou des bunkers qui germent au sein des villes et permettent aux communautés de vivre en autarcie presque totale, ce qui induit de fait une intégration plus difficile au « modèle » américain. Dans les rapports parfois sensibles entre générations, la cuisine reste un point de rattachement majeur et indéfectible qui prend dans cet opus une valeur plus que symbolique. Clément Baloup ne juge pas les personnes qu’il rencontre. Il observe et restitue avec fidélité. Il donne à voir comment, à partir d’une diaspora destructrice, des hommes et des femmes ont reconstruit leur vie en essayant d’oublier le passé ou en conjuguant avec lui. La grande force de ce deuxième opus vient du temps et de la place que s’est laissé l’auteur pour aborder le présent au travers de ce passé et du parcours de chacune des personnes mises en avant. Les flash-back dépeints en bleu nuit apportent des éléments de compréhension sur un conflit particulièrement complexe à saisir dans lequel les hommes deviennent parfois carnassiers au nom d’idéologies ou d’incompréhensions mêlés difficiles à appréhender et à admettre.

Dans Little Saïgon Clément Baloup donne la parole aux femmes qui apportent peut-être une sensibilité différente dans leurs témoignages. Aux problèmes inhérents au conflit qui embrasait leur pays, certaines ont en effet parfois du composer avec leur féminité naissante.

La grande force de cet album réside dans les différents niveaux de lectures qu’il induit puisqu’aux témoignages recueillis doivent s’ajouter tous les non-dits captés par l’auteur dans les regards, les attitudes, les façons de s’exprimer qui participent à composer notre vision des parcours de chacun. En cela les 250 pages de ce pavé ne renferment aucune longueurs dénaturant le propos ou l’intention de départ. Emouvant et essentiel.  

Clément Baloup – Mémoire du Viet Kieu tome 2 : Little Saïgon – La Boite à bulles – 2012 – 22 euros

 

Interview de Clément Baloup – Little Saïgon 

 

Du huis clos aliénant à la liberté d’agir…

Un homme se trouve projeté malgré lui dans le conflit indochinois. Nous sommes en 1947, période charnière de l’histoire contemporaine. Une époque où naissent les légitimes désirs d’autonomie des nations. Dopés par la libération de la France, les régions éloignées de l’Empire colonial espèrent gagner leur combat pour la liberté. L’armée française compte quant à elle sur un soutien actif de quelques vietnamiens passés dans son camp qui lui permet de comprendre et de connaître, si tant est que cela soit possible, le territoire sur lequel elle essaye encore de prolonger l’espoir d’un empire digne de ce nom. Rien n’est simple. La confusion et les incompréhensions gangrènent les esprits friables et les corps meurtris. Dans un camp retranché, cadre de ce récit, arrive le capitaine Bertaux. Il emporte avec lui pas mal de certitudes mais aussi beaucoup de doutes. Il connaîtra l’amour mais se trouvera plongé dans une fièvre terrible, propice aux divagations. Réalité de l’instant ou fantasmagories ? Le lecteur y trouvera un ou des chemins à parcourir pour essayer de comprendre toute la détresse d’un homme en proie aux interrogations sur le sens de son action.

Clément Baloup dont nous connaissons l’intérêt pour l’histoire du peuple vietnamien construit son récit sous forme de fiction. Un album qui n’est pas sans rappeler celui de Maximilien Le Roy, Dans la nuit la liberté nous écoute qu’il complète de sa vision romancée dans laquelle il place des éléments structurant la réflexion. Réflexion sur l’impérialisme et le désir des peuples à disposer d’eux même, interrogations sur le sens de l’histoire et ses occasions manquées, visions de l’enfermement dans des schémas de pensée destructeurs par leur rigidité. Le dessin de Jiro étonne par son mélange de simplicité graphique et de complexité émotionnelle. Il capte l’attention sur des détails qui nous happent : regards, postures, paysages flamboyants… Il supporte surtout un scénario aux textes rares qui met en évidence le sens plutôt que le verbe.

Un récit marquant par les questions qu’il pose et le traitement utilisé pour nourrir notre réflexion.

Baloup/Jiro – La concubine rouge – Gallimard/Bayou – 2012 – 16,50 euros

 

Interview de Clément Baloup – La concubine rouge