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Destins tragiques, quand la BD sonde l’histoire…

Est-il possible pour un artiste d’atteindre les sommets sans laisser de traces dans l’histoire une fois parti ? Telle est l’histoire du Chanteur sans nom. Si Arnaud  Le Gouëfflec et Olivier Balez n’avaient décidés de se plonger dans le parcours de cet artiste atypique au destin tragique, personne n’aurait peut-être connu ce chanteur, homme de compagnie d’Edith Piaf, et plaisantin aguerri. Autre destin tragique, celui de Jay Sherman. Venu de la rue, le jeune homme fougueux deviendra l’une des plus grosses fortunes de New York. La série qu’initient Desberg et Griffo s’impose comme une remarquable description du fameux rêve américain, dans tout ce qu’il possède de dramaturgique. Et que dire du destin de Sayo, jeune japonaise installée en Chine et plongée dans la guerre qui opposa, de 1936 à 1945, son pays d’accueil à son pays de cœur ? De véritables leçons de vie livrées avec force de conviction… 

 Le chanteur sans nom aurait très bien pu ne jamais revenir de l’oubli dans lequel il était plongé depuis de nombreuses décennies. Cet artiste, qui cachait son visage d’un masque lorsqu’il se produisait sur scène, a enthousiasmé les cabarets dans les années 30, il a aussi enregistré des centaines de 78 tours, croisé des artistes passés à la postérité comme Edith Piaf ou Aznavour, survécu malgré ses origines à l’occupation allemande, il possède donc, comme il est coutume de le dire, un parcours. Pourtant autant son passage dans la lumière fut retentissant, autant son oubli n’a eu l’air d’ennuyer personne…

Arnaud Le Gouëfflec a découvert cet artiste, de son vrai nom Roland Avellis, par hasard, en empruntant dans une bibliothèque de prêt un album consacré à Vincent Scotto. Le livret qui l’accompagnait faisait mention d’un chanteur se produisant masqué d’un loup noir. Rien de tel pour susciter l’intérêt du scénariste qui, de fil en aiguille, va réussir à retracer le parcours de ce chanteur tombé dans l’oubli. Certes le personnage est un menteur incorrigible, toujours prêt à inventer des histoires abracadabrantes afin de glaner quelques billets à ses compagnons de routes ou aux connaissances qu’il croise ici ou là. Certes il revendique des penchants prononcés pour l’alcool ou d’autres substances interdites, pourtant, et c’est là que nous prenons conscience de la dimension du personnage, aucunes des « victimes » de Roland Avellis ne pourra, lors de son jugement posthume lui en vouloir véritablement. Aznavour dira de lui dans une superbe formule : Il nous a tellement donné en échange de ce qu’il nous a pris. Preuve que le personnage aura marqué les esprits.

L’album écrit et dessiné par Arnaud  Le Gouëfflec et Olivier Balez se construit autour du fantôme du chanteur sans nom qui accompagne le jeune homme qui essaye de reconstituer les grandes étapes de son histoire. Toujours fantasque, amuseur, Roland Avellis se fait, au fil des pages, attachant. On comprend mieux que des personnalités comme Edith Piaf lui aient ouvert leur porte. Car un moment passé avec cet homme plein d’énergie agit comme un remède à tous les maux.

Le destin tragique de ce personnage, voué à l’oubli – car il est sans conteste difficile de se souvenir d’un chanteur qui ne porte pas de nom ! – ne laisse pas indifférent, il est aussi un hommage vibrant et sincère à ces artistes oubliés, ceux qui, malgré tout leur talent, n’ont pas réussi à graver durablement l’histoire.

Arnaud  Le Gouëfflec et Olivier Balez – Le chanteur sans nom – Glénat – 2011 – 20 euros

 
Interview d’Arnaud Le Gouëfflec

Le chanteur sans nom est une histoire qui aurait très bien pu ne jamais voir le jour. Pouvez-vous nous dire les différents concours de circonstances qui lui ont permis d’être révélée ?
C’est une compilation de chansons de Vincent Scotto, empruntée par curiosité dans une discothèque de prêt, qui m’a fait découvrir Le Chanteur sans nom. Dans les notes de pochette, il était précisé qu’il chantait masqué et qu’il est depuis tombé dans l’oubli. J’ai posté une note sur lui sur mon blog, Terribabuleska Spazoïde, plutôt spécialisé dans le rock bizarre et l’étrange. Il a rejoint la galerie des autres chanteurs masqués, des Residents à ? and the mysterians. Ca aurait dû en rester là. Et puis j’ai reçu un commentaire, d’une vieille dame de 80 ans, posté deux mois après: « Je suis très émue d’avoir retrouvé sur votre site le nom, la photo du « Chanteur sans nom » que j’ai bien connu à partir de 1936, nous habitions Montmartre et il était très ami avec un de mes oncles, et venait souvent à la maison, nous avions connu aussi Edith Piaf à la même époque, avec lui! Je connais la fin de sa vie qui n’a pas été très heureuse… Quels souvenirs… J’ai longtemps cherché quelques informations sur lui… Merci, Claudine Herbomel ». Et puis, un an après, un autre commentaire, d’une autre dame, est tombé: « Je suis très émue de voir la photo de Roland Avellis. Moi, j’ai fait sa rencontre six ans avant sa mort, dans les cabarets, nous avons vécu une belle histoire.” Ce type masqué, sans nom, tombé dans l’oubli, refusait de mourir tout à fait. Il restait une trace. Il y avait forcément une histoire à raconter.

Cet album est une deuxième collaboration avec Olivier Balez. On peut dire que cela « fonctionne » entre vous. Comment avez-vous travaillé ensemble sur ce projet ?
A distance et par Internet, comme Olivier vit au Chili et moi à Brest. C’est un fonctionnement assez naturel : on s’entend bien, et on est capable de se remettre en question l’un et l’autre. Et puis on fonctionne au même rythme et on ping-pong beaucoup.

Réussir à mettre un nom sur ce personnage qui soignait si bien son anonymat, était-il déjà pour vous une première victoire, à savoir qu’elle vous permettez d’aller au-delà de l’artiste et de retracer l’histoire de l’homme ?
Tout à fait. Derrière le masque, j’ai découvert une vie, d’une richesse romanesque. Quelque part, j’ai le sentiment que Le Chanteur sans nom s’est servi de nous pour faire son come-back. Blague à part, ce sont ces dames, à travers leur activité sur la toile, qui se sont révélées de redoutables agents: elles ont oeuvré dans l’ombre pour raviver son souvenir.  

Lors de vos investigations vous avez découvert le passé un peu trouble de ce personnage, qui, même s’il n’était pas un mauvais bougre, piochait dans les poches de ces amis ou inventait des histoires improbables pour obtenir l’argent qui lui manquer pour vivre et surtout pour assouvir son addiction prononcée à l’alcool. En découvrant cela, n’aviez-vous pas peur de réveiller les côtés obscurs du personnage ?
Non, il m’a tout de suite été sympathique. C’est bien là toute sa problématique, d’ailleurs: impossible de lui en vouloir. Les côtés obscurs de Roland sont évidents, ses défauts béants. Il y a une grande honnêteté chez ce cleptomane et ce menteur invétéré. La morale c’est le petit bout de la lorgnette: on ne voit que des détails, mais le reste de l’histoire nous échappe. Dans le cas du Chanteur sans nom, les côtés obscurs sont systématiquement désamorcés par son énergie, sa générosité, son insouciance.

Le fantôme de Roland Avellis est l’un des deux personnages centraux de votre histoire. Il accompagne en permanence le jeune homme qui mène l’enquête sur sa propre disparition. L’utilisation de ce moyen subtil permettait-il justement de lui donner la chance de s’exprimer sur ses travers ?
Ca autorise la confession, d’avoir un interlocuteur. Surtout si celui-ci ne dit rien, ne juge pas, se contente d’être là, ce qui est le cas pour ce personnage qui ne s’exprime que hors-champ. On voulait donner la parole au Chanteur sans nom, retrouver son ton, ses blagues.

L’autre personnage de ce roman quant à lui, ne s’exprime pas. Il collecte les souvenirs, suit les traces du chanteur sans nom. Etait-ce un moyen de dire que l’on ne peut pas juger hâtivement quelqu’un ? Quelqu’un qui n’existe finalement que par les souvenirs épars des gens qui l’ont connu ?
C’est la devise de Simenon, « comprendre et ne pas juger ». Bon, ça ne marche pas à tous les coups, des fois on  ne peut faire autrement que juger. Mais dans le cas du Chanteur sans nom, je crois qu’il est impossible de le réduire à sa part d’ombre. Il brille trop par ailleurs, et surtout par son humour. Le personnage muet est mince, inquiet, soucieux: l’exact contrepoint du gros Roland, bavard et léger.

L’histoire de Roland Avellis démontre que l’on peut très vite passer des feux des projecteurs à l’oubli (presque) total. Votre histoire qui est un hommage à cet artiste peut-elle être considérée par extension comme un hommage aux nombreux autres artistes oubliés ?
Oui, tout à fait. J’aime les artistes obscurs, ça me fascine. Il n’y a pas que des mauvais artistes parmi les obscurs (l’obscurité n’est pas qu’une punition), mais aussi des êtres à part, des destins singuliers, sans parler des créateurs qui se cachent de la lumière, et qui peaufinent des oeuvres énormes dans les ténèbres. La condition de l’artiste est coincée entre l’ombre et la lumière, dans le mouvement qui va de l’un à l’autre, et dans un sens ou dans l’autre: lorsqu’il émerge, lorsqu’on l’oublie.  Je pense souvent à cette magnifique phrase du groupe de psychobilly, les Cramps, qui ont contribué à réhabiliter la mémoire de quantités d’artistes oubliés du rock’n’roll: « les cramps sont là pour se venger ». J’aime l’idée d’un personnage masqué qui aurait dû être mort et qui pourtant revient. On est en plein dans Belphégor ou Fantômas. Ou dans Rocambole, le feuilleton de Ponson du Terrail, que j’ai dévoré.

Votre histoire met aussi en avant le Paris des cabarets d’avant-guerre, un univers singulier et riche dans lequel se sont révélés des destins tels que ceux d’Edith Piaf et Aznavour qui ont connus le chanteur sans nom. Cette époque insouciante et festive était propice à la révélation de parcours comme celui de Roland Avellis. Peut-on dire que Paris et plus que ça l’atmosphère de cette époque sont des personnages à part entière de votre roman graphique ?
Oui, certainement. Ce n’était pas notre souhait de départ, mais dès qu’on a accumulé de la documentation, il est devenu évident que le graphisme de cette époque, les photos de Brassaï, les affiches, tout cela devenait un axe majeur de notre BD. Je sais que ça a particulièrement stimulé le travail d’Olivier.

 

 

Fils d’un marginal qui arpente les rues de New York, Jay Sherman n’avait pas le profil idéal pour incarner ce fameux rêve américain. Pourtant l’homme aura construit, en quelques décennies, un véritable empire. Comment passer de la rue aux sphères les plus hautes ? Stephen Desberg et Griffo nous dévoilent, dans une série en six volumes le destin de cet homme dans toute sa dimension psychologique.

L’histoire s’ouvre sur Robert Sherman, fils du richissime new-yorkais. Candidat démocrate à la présidence des Etats-Unis, il est assassiné à la sortie d’un meeting de campagne. Cela n’aurait pu être qu’un évènement malheureux dans la vie du magnat de la finance, pourtant, c’est bel et bien lui qui était visé par cet acte : J’ai peur d’avoir de mauvaises nouvelles pour vous. Vous allez tout perdre, Monsieur Sherman. Après votre fils, on va vous arracher toute votre fortune, Monsieur Sherman. Et quand on vous aura pris jusqu’à votre dernier dollar, on finira en tuant votre fille. Tout se paye ici-bas… lui dit une voix mystérieuse au téléphone. Et cela se confirme assez vite puisque ses somptueuses résidences commencent une à une à prendre feux. Pourquoi cet acharnement ? C’est sur cette question simple a priori que repose le suspense de cette série. Une jalousie exacerbée qui prend la forme d’une vengeance terrible ? Un règlement de compte entre le néo-millionnaire et ses anciennes fréquentations ? Car disons-le Jay Sherman a navigué par le passé dans des eaux troubles. Dans de magnifiques flash-back déclinés sur des couleurs chaudes Stephen Desberg et Griffo nous font revivre les évènements qui ont parcourus la vie de Jay avant son ascension. On découvre ainsi que ses premiers costumes portaient en eux le goût du sang, ce sang qui s’écoulait des victimes de contrats qu’il honorait pour les frères Dole. Il essaiera  pourtant de s’échapper de cette spirale de violence pour se rapprocher de Jana, la fille du banquier Wallace, attisant au passage les foudres de son prétendant légitime, le prometteur David Sterling, lui-même employé modèle de la banque… Le premier tome s’achève sur cette suspicion envers l’homme qui a peut-être le plus haït Jay. Mais est-ce lui pour autant qui est à l’origine de tout ce déchainement de violence ? Le second volume laisse entrevoir un peu plus la vie cachée de Jay, les relations avec sa fille, mais aussi la façon dont il approcha, quelques années auparavant, la femme de David Sterling pour essayer de se venger de l’importance que prend son rival au sein de la banque de son beau-père…

Les deux premiers volets de cette série mêlent, de façon subtile, suspense, émotion et une fabuleuse reconstitution historique des Etats-Unis des années 30. Un dessin expressif et précis au service d’un scénario étoffé qui sait alterner les rythmes et offre au lecteur un pur moment de détente dans ce New York, certes un peu cliché, mais dont le charme agit toujours… pour notre plus grand plaisir ! Le troisième tome vient de sortir, nous vous en parlerons très bientôt. Les autres volumes paraîtront en novembre 2011, février et juin 2012.

Griffo et Desberg – Sherman (vol 1 : La promesse – New York ; vol 2 : L’ascension. Wall Street) – Le Lombard – 2011 – 11, 95 euros le volume

 

Si à peu près tout le monde a entendu parler de l’entrée en guerre du Japon dans le second conflit mondial après l’attaque de la base américaine de Pearl Harbor en 1941 ou encore des bombes atomiques lâchées par les B-29 américains sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki en août 1945, peu connaissent la période expansionniste japonaise qui se caractérisa notamment par l’invasion de la Mandchourie puis de la Chine du Nord dès le début des années 30. De cette occupation japonaise en Chine, et plus précisément de la période de reconquête par les chinois de leur territoire, à partir de 1945, Giovanni Masi et Yoshiko Watanabe tirent un roman graphique de plus de 300 pages construit autour du destin de Sayo, une femme remarquable qui affrontera toutes les rancœurs accumulées par les chinois au fil du temps. Pourtant la vie en Chine au début des années 40 n’était pas des plus difficiles pour les japonais qui avaient décidés de s’y installer. Loin du terrain d’action du conflit qui opposa l’Empire du soleil Levant aux Etats-Unis, les colons japonais vivaient dans une semi-tranquillité. C’est dans ce contexte que l’histoire de Sayo, de son mari et de leur petite fille Miyako prend corps. Un soir alors qu’ils mangent, un coursier frappe à la porte apportant la fameuse feuille rouge, synonyme de mobilisation pour le mari de Sayo. Elle devra partir et rejoindra, après des péripéties multiples, sa sœur qui, bien que veuve, pourra l’accueillir chez elle. Les deux femmes connaîtront la peur qui envahit le colon en période de « décolonisation ». Brimés, les japonais étaient en effet agressés, tués, mis à l’amende, ou taxés. L’histoire de Sayo présente tous ces moments sans porter de jugement mais en dévoilant la fragilité des hommes et la manière dont ils peuvent basculer dans la folie. Privés de repères ils laissent exprimer leur côté le plus obscur. Miyako porte en elle la joie de vivre et c’est peut-être grâce à elle et à son côté extraverti que Sayo tiendra le choc et trouvera le moyen de survivre. Enceinte d’un petit garçon, elle devra mettre tout en œuvre pour subvenir aux besoins de cette famille « élargie ». Avec sa sœur (et ses deux enfants), mais aussi avec l’aide d’autres japonais, les deux sœurs franchiront les épreuves pour finalement trouver refuge dans une communauté organisée qui leur ouvre ses portes et leur apporte la sécurité recherchée. Sayo reviendra au Japon avec ses enfants, et retrouvera son mari, qui a survécu au conflit. Pour autant des traces resteront gravées à jamais dans l’esprit de la jeune femme.

Ce roman graphique d’une rare intensité émotionnelle axé autour d’un background historique dense et totalement maitrisé par leurs auteurs, se parcourt d’une traite avec cette envie d’en savoir plus, avec cette soif de comprendre ce qui rapproche parfois les hommes de leur instinct le plus primitif. Loin de prendre parti, l’album conte simplement une histoire qui doit nous faire tous réfléchir. Leçon de vie, donc et c’est déjà énorme…  

Giovanni Masi et Yoshiko Watanabe – L’histoire de Sayo – Dargaud – 2011 – 19 euros


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