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Eloi de Locard et Grouazel, l’interview

Eloi est un récit qui a pris le temps de germer, peut-être aussi pour s’accorder avec la maturation graphique, le sens du découpage et du mot juste de ses jeunes auteurs. Le personnage qui donne son nom à l’album, simple canaque, donc sauvage aux yeux du plus grand nombre, sera victime d’une sauvagerie encore plus pernicieuse émanant des hommes sensés incarner la civilisation et le progrès. Huis clos possédé, tout en subtilités et en non-dits qui laisse le lecteur s’approprier le récit, Eloi est nominé à juste titre pour Le Grand Prix des lecteurs MaXoE 2014 dans la catégorie franco-belge !

Eloi une 

 

Présentation de l’album Eloi parue dans l’article Récits lointains, la BD sur les sentiers peu explorés (1ère partie) du 9 janvier 2014

Eloi de Locard et Grouazel (Actes Sud L'an 2) CouvertureSur les terres de Nouvelle-Calédonie, en plein milieu du dix-neuvième siècle, une mission à caractère scientifique et exploratoire attend le retour vers la métropole. Parmi eux un certain Pierre Delaunay dont la carrière de naturaliste n’arrive pas à décoller faute d’une étude pouvant le placer sur les feux de la rampe. Pour autant l’homme n’a pas totalement perdu l’espoir de frapper un grand coup au sein de la communauté scientifique. Il reste persuadé que cela passe par la venue en métropole d’un « sauvage » calédonien, un canaque comme il est de coutume de les nommer. Eloi, jeune homme négocié à sa tribu sera donc du voyage retour. Lui qui n’a pas foncièrement demandé à partir va devoir composer avec le regard haineux des marins qui voient en lui un simple macaque qui ne mérite en rien le titre d’homme mais qui doit pourtant effectuer les mêmes tâches qui leurs sont dévolues. Dans la cabine des « notables » Eloi alimente les conversations et si les regards sont moins féroces ils ne sont pas moins moqueurs et empreints d’un racisme souvent primaire. Au cœur de l’océan, là où tout semble possible, le jeune homme devra essayer de survivre pour peut-être garder l’espoir d’un jour revoir les siens…

Récit construit autour d’un huis clos pesant duquel on devine la chute finale mais dont on imagine à peine le déroulé, Eloi reste l’une des plus belles surprises de la fin d’année 2013. Younn Locard et Florent Grouazel livrent un récit qui prend sa dimension dans la démesure de la pensée humaine, devenue fange de l’âme qui, du capitaine, en passant par le scientifique, le prêtre ou le simple marin croit détenir la vérité mais ignore pourtant la simple évidence du rapport à l’autre et à sa différence. Eloi livrera donc un combat permanent contre ceux qui pensent savoir comment dicter sa vie. Acculé, le jeune homme fomentera pourtant sa vengeance dans un acte ultime qui laisse entrevoir toute sa détresse.

Au cœur de l’océan, là où personne ne peut affirmer de quoi sera faite la minute suivante, les vagues font craquer les bois du navire bousculé au gré des vents. Là où la solidarité pourrait créer cette cohésion entre les hommes œuvrant dans le même but, la même direction, se nichent pourtant les plus vomitives pensées. Eloi n’en sera qu’une victime oubliée, comme tant d’autres avant lui. Le dessin de Grouazel respire le vent du large. Réalisé en bichromie, il se fait précis, s’immisce au plus près des hommes, pour en capter peut-être les pensées les plus obscures, pour exposer cet enfermement qui ronge l’homme, les hommes. L’espace est compté et l’immensité de la nature au dehors expose comme une contradiction à nos regards. L’homme ne peut se dérober, il livre donc sa pensée profonde, sans far. Là est toute la puissance de ce récit. Il est souvent difficile de laisser se développer un récit maritime, ici le navire se fait raccourci de la société dans une époque qui n’a pas encore assimilé le sens de l’histoire et ses devoirs par rapport aux peuples « découverts » si bien que le mot de « sauvage » sensé désigner les uns pourrait tout autant décrire les actes des autres…

Grouazel & Locard – Eloi – Actes Sud/L’An 2 – 2013 – 25 euros

 

Interview de Younn Locard

Eloi de Locard et Grouazel (Actes Sud L'an 2) planche 140Peux-tu d’abord présenter ton parcours ?
Je suis né en 1984. Je fais de la bd depuis l’école primaire. Je me suis interessé depuis à d’autres disciplines, l’écriture, la peinture, la musique, la marionnette, mais c’est toujours la bd qui revient. J’ai étudié à l’institut st Luc de Bruxelles. 

Comment est née l’idée de ce projet et quelles étaient les intentions de départ ?
Ce projet était à la base un travail d’atelier, quand on était étudiants à st Luc, justement. Il fallait raconter en cinq planches une histoire sur la différence. On a décidé de travailler à deux, le scénario a été écrit en quelques heures, il était destiné à tenir en 48 pages. C’était la première fois que nous écrivions quelque chose d’aussi long.

Peux-tu nous en quelques mots revenir sur la trame d’Eloi ?
Une expédition française relâche sur les côtes de Nouvelle-Calédonie, à une époque ou personne n’a encore songé à prendre possession de l’archipel. Le naturaliste de la mission réussit à convaincre le commandant de ramener Eloi, un jeune kanak baptisé de frais, avec eux en France. C’est leur long voyage vers l’Europe que nous racontons.

Le récit tient sur plus de 200 planches autour d’un huis clos qui densifie de plus en plus le propos et la portée de cette histoire tragique. Tu avais déjà travaillé sur cette idée du huis clos sur H27, un autre récit à la portée dramatique. Ce type de récit où les personnages sont mis en avant en révélant leurs aspects les plus enfouis est-il un genre que tu aimes à explorer ? Le réaliser sur plus de 200 planches était-il un challenge pour toi et Florent ?
La longueur du récit, on l’a vu plus comme une nécessité que comme un challenge. L’évolution de la perception qu’on a des personnages devait se faire à un rythme lent. La première version d’Eloi faisait 70 pages, nous avons signé chez Actes Sud l’An2 pour 150 et au final on en est venus à ce chiffre de 200. Je n’ai jamais trop théorisé le huis-clos, dans les deux cas – H27 et Eloi – c’est venu comme ça. Disons que ce à quoi je m’attache, ce sont les personnages. Tout ce qu’il pourrait y avoir autour d’eux disparaît assez naturellement.

Eloi de Locard et Grouazel (Actes Sud L'an 2) planche 159Le huis clos permet de faire ressortir la vraie nature des différents protagonistes. Finalement les « gentils » ne le sont pas vraiment et les « méchants » pas tous au même niveau. Ce basculement qui s’opère dans le récit, avec son lot de tensions autour de la victime première, Eloi, permet au récit de ne jamais se figer. Le lecteur doit remettre en cause les « vérités » glanées au fur et à mesure que le récit avance. Il se trouve dès lors placé dans un rôle d’observateur, comme s’il était un simple membre d’équipage. Placer le lecteur dans ce rôle permettait-il selon toi de mieux faire passer les idées que vous développez dans le récit avec Florent ?
Ce cheminement dans la psychologie des personnages est, en ce qui nous concerne, l’enjeu principal du livre. Les idées que nous faisons passer viennent avec, d’ailleurs elles ne sont pas tellement précisées. Elles sont claires pour nous, mais nous avons cherché à laisser aux lecteurs un droit d’interprétation et surtout d’appropriation morale.

Peux-tu nous parler du travail préparatoire à ce récit ?
Quand il a été décidé que ce serait Florent qui dessinerait, il a embarqué par deux fois sur La Belle-Poule, une réplique de goélette morutière paimpolaise. Il a également voyagé en Nouvelle-Calédonie. Nous avons lu des auteurs qui s’attachaient à décrire leurs expériences d’inter-culturalité, Segalen, Michaux… Lorgné du côté des navigateurs, des scientifiques contemporains de nos personnages, avec le secret espoir d’en découvrir un qui ne soit pas contaminé par l’abominable ethnocentrisme de ce temps – ce qui est original dans la culture européenne, ce n’est pas l’ethnocentrisme, c’est le fait d’avoir travaillé à le théoriser scientifiquement, objectivement, alors qu’il est le premier symptôme de la subjectivité – Nous en avons trouvé un qui est magnifique, qui incarne à nos yeux une justesse éthique réjouissante, c’est Hermann Melville, qui relate son séjour chez les Taïpis.

Comment avez-vous travaillé concrètement sur le récit avec Florent ?
Nous avons découpé graphiquement une première version de l’histoire, créant ensemble les personnages, puis après avoir renoncé à la dessiner à quatre mains, nous avons décidé que Florent mettrait en scène et dessinerait seul. Par ce qu’il sait mieux faire les mouettes. Nous avons écrit ensemble, ou chacun de notre côté, je n’ai fait que de rares suggestions sur les planches qu’il me dévoilait au fur et à mesure. 

Eloi de Locard et Grouazel (Actes Sud L'an 2) planche 165L’idée de proposer un traitement graphique en bi-chromie s’est-elle imposée dès le début ?
Au début c’était en couleur, puis ça a été en noir et blanc, puis notre éditeur, Thierry Groensteen, a suggéré d’introduire une couleur. Cela permettait à Florent d’installer une finesse dans les lumières, dune petite touche d’impressionnisme.

Peux-tu nous dire comment tu as travaillé tes personnages ? étaient-ils détaillés précisément dès le début ou bien ont-ils évolués au fil du récit pour accentuer sur certains aspects ?
Les personnages et leurs rôles ont été définis très vite mais ils ont vécu longtemps dans nos têtes. Au fil du temps ils en sont venus à exprimer plus de complexité. Il nous paraissait important de pouvoir comprendre leurs actions, à tous, excepté l’un d’eux, qui n’est pas celui que l’on pense en débutant l’histoire. La vraie saloperie surgit là, mais elle aurait très bien pu se dévoiler ailleurs. 

A une époque où l’indifférence et le repliement sur soit sont de plus en plus prégnants, le récit que tu développes ici avec Florent tente de faire passer des idées et réflexions, sur la différence, le rapport à l’autre… Pour toi la BD peut-elle véhiculer ou tenter de véhiculer certaines idées forces ?
Je pense que le ping-pong peut véhiculer des idées fortes.

Le huis clos et les idées que vous développez dans le récit auraient pu en faire, surtout sur une pagination aussi importante, une histoire pesante. Pourtant, et malgré la tension qui croit, le récit s’affiche comme relativement frais. Aviez-vous conscience du risque de sombrer dans certaines lourdeurs et comment avez-vous travaillé pour les éviter ?
Florent en avait particulièrement conscience, je pense que c’est parce que c’est lui qui dessinait. En fait pour l’équipage, lors d’un voyage comme celui-là, l’ennui devait en devenir insoutenable. C’est le travail ahurissant qu’il a fourni, de documentation, d’immersion, et son dessin qui est manifestement habité, qui permettent d’après moi au lecteur de s’emmerder avec les marins et non pas en simple spectateur.

Que retiens-tu du travail sur ce projet ?
Nous avons travaillé sept ans sur Eloi. Par intermittence, mais je pense que cette durée à permis à notre histoire de s’épanouir. La question invite à des considérations subjectives, je pense qu’un livre a tout à gagner à ne pas être écrit trop vite.