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Francis Porcel – Jacques Tardi, visions de guerre…

Angoulême reste un formidable moyen de rencontrer en peu de temps tout un lot d’auteurs de BD, qu’ils soient scénaristes ou dessinateurs, et donc de pouvoir aborder avec eux leurs travaux récents et à venir. Un moyen pour nous de vous proposer quelques news, beaucoup de fraîcheur dans les réponses spontanées des auteurs qui se livrent sans arrière-pensées. Bref un moment privilégié pour parler 9ème art et parfois bien plus que cela…

Lorsqu’un jeune autour arrive à produire un album sur la guerre des tranchées avec une telle force émotionnelle, une telle tension dans le trait, vif, alerte, avec une maîtrise aussi des nuances de gris qui fondent l’album, nous ne pouvons que nous y intéresser. La chronique de Folies Bergère a été publiée sur MaXoE le 6 janvier 2013, je vous laisse la découvrir ici. L’occasion nous était donnée de rencontrer son auteur, Francis Porcel, jeune espagnol encore méconnu chez nous mais qui devrait ne pas le rester bien longtemps… Une rencontre dans laquelle il offre sa vision de la guerre, son travail de recherche graphique, de traitement des matières… donc forcément à lire !

Porcel parle dans cette interview du travail de Tardi qui a été pour lui une influence peut-être inconsciente. Nous profitons donc de l’occasion pour vous présenter Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au StalagIIB paru chez Casterman il y a peu et lui aussi en compétition officielle à Angoulême qui dénote d’une vision assez poche entre les deux auteurs de la guerre et de ses ravages…

Interview de Francis Porcel

Peux-tu tout d’abord te présenter à nos lecteurs ?
Je suis un dessinateur espagnol qui travaille dans un style réaliste depuis une dizaine d’années maintenant. Je suis amoureux depuis toujours de la bande dessinée mais je travaille aussi dans le domaine de l’animation pour le cinéma.

Peux-tu nous dire comment est né le projet très ambitieux des Folies Bergère ?
L’idée de travailler sur la guerre de 14/18 est relativement ancienne. Au début je pensais la proposer à Jean-David Morvan mais finalement cela n’a pas pu se faire. Ensuite j’ai eu un contact avec Dargaud qui voulait me proposer de travailler sur un projet avec Zidrou au scénario. Il a commencé à écrire un récit qui soit un peu différent de l’approche traditionnelle car ce thème a déjà pas mal été traité en BD. Ce qui était génial pour moi était de recréer une époque. L’histoire n’est pas forcément importante en tant que telle je suis plus attiré par le contexte, ce qui se passe autour. Au final je suis assez content du résultat.

Beaucoup d’albums ont déjà été publiés sur la guerre des tranchées de 14/18. Quel était ton degré de connaissance du sujet ?
Je pense que le premier conflit mondial est assez universel. Il est connu dans tous les pays et notamment en Espagne même si mon pays n’y a pas participé directement. 14/18 reste la première guerre de ce type, un véritable conflit moderne dans lequel on a vu arriver de nouvelles machines, de nouvelles façons de combattre. Ce qui pour moi est très intéressant dans ce sujet c’est de montrer la vision qu’avaient les soldats de la guerre. Ils possédaient une vision obsolète qui reposait sur les conflits passés. Il y avait donc un décalage certain entre la réalité et l’imaginaire populaire. En Espagne ce conflit est peut-être moins connu, il y a moins de films qui le traite contrairement à la deuxième guerre mondiale, c’est peut-être cela qui m’a attiré vers ce sujet. 

Tardi a écrit en France des albums sur la première guerre mondiale qui sont devenus de véritables références. Il sort encore tous les ans de nombreux albums consacrés à la guerre de 14/18. Comment arriver à se distinguer graphiquement de ce qui se fait ?
Ce n’était pas très difficile car même si je suis passionné de BD, que j’ai des auteurs favoris, je ne suis pas un grand lecteur. Pour ce projet j’ai effectué pas mal de recherches graphiques, j’ai recommencé les premières planches plusieurs fois jusqu’à trouver le style qui collait le mieux à l’histoire. On pourrait dire que mon dessin sur certains aspects peut se rapprocher de celui de Tardi, mais ce n’est pas du tout intentionnel. 

Je pense que la documentation préalable avant de te lancer dans le sujet était essentielle. Peux-tu nous en parler ?
Pour moi la documentation reste l’un des aspects les plus fascinants de la BD. Pour cette thématique il existe pas mal de films, de reportages, de photos. Travailler sur une période plus ancienne peut être plus compliqué pour la recherche graphique, mais ce n’était pas le cas ici.

D’un point de vue graphique peux-tu nous parler de ce choix de travailler sur les tons sombres (noir & blanc, niveaux de gris) auxquels tu ajoutes un rouge sang ?
C’est vrai que le traitement en noir et blanc ajoute un côté sombre au récit. Zidrou m’avait dit, avant que je ne débute le dessin de cet album, qu’il voulait faire ressortir le côté dur, très réaliste, cru de la situation, sans utiliser d’artifice. De mon côté ce traitement correspond bien à mes capacités graphiques, ça c’est donc construit de cette façon. Ensuite pour les parties de l’album qui se déroulent en dehors des tranchées, lorsque nous parlons de Monet ou des femmes fantasmées, j’ai opté pour un trait plus délicat pour créer un décalage avec celui que j’utilise pour décrire la vie dans les tranchées.

Le fait que l’album se déroule en huis clos – mais pas uniquement car vous avez souhaité avec Zidrou créer les ruptures que tu viens d’évoquer – n’était-il pas un aspect difficile pour toi dans la recherche du rythme, du cadencement ?
Le rythme est effectivement très particulier dans cet album. Il y a des changements de contextes, ce n’est pas linéaire. Mais je pense que le rythme est une construction mentale que l’on fait après la lecture lorsqu’on se rejoue l’histoire dans sa tête.

Cet album délivre un message de solidarité et d’espoir même s’il est très sombre. Est-ce pour toi la raison de son succès ?
Personnellement je n’aime pas la guerre, je suis antimilitariste, mais j’aime bien ce sujet car il me permet de créer des histoires pour montrer les horreurs qu’elle développe. Je pense que l’on a parfois tendance à oublier ce que la guerre engendre. Je veux pouvoir montrer aux jeunes générations, par mon dessin, la dureté de ce qui se passe durant les conflits. Tuer l’ennemi et récolter des médailles ce n’est pas ma vision, je veux exposer la folie de la guerre, sa déraison.

Etre dans la sélection d’Angoulême, c’est une forme de reconnaissance pour toi. Est-ce un moyen de mieux faire connaitre ton travail ?
Pour moi c’est un rêve. Je suis venu ici la première fois il y a deux ans pour montrer des planches à des éditeurs. Et aujourd’hui je suis acteur de cet évènement, des gens sont intéressés par mon travail. En tant que dessinateur, cela me pousse à continuer, à travailler plus, à améliorer mon style. C’est une reconnaissance qui me permet d’avancer.

 

Propos recueillis par Seb le 31/01/2013

 

Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au StalagIIB  

Nous connaissons tous le travail de Jacques Tardi sur la guerre, notamment la guerre de tranchée dans des albums devenus de véritables pépites et qui servent aujourd’hui encore de références : La véritable histoire du soldat inconnu (1974), Le trou d’obus (1984), C’était la guerre de tranchée (1993) ou Putain de guerre (2008). Il nous revient avec Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au StalagIIB sur une histoire au cœur de la seconde guerre mondiale. Ce récit n’est autre que celui de son père qui a vécu la guerre éclair, lui, sous-officier dans un régiment de chars qui participa à quelques mouvements animé de convictions mais bien vite rattrapé par la déroute de l’armée française. Cet album relate donc le récit d’un père engagé volontaire qui passa près de 56 mois dans un Stalag (camp de prisonniers de guerre) en Allemagne.

Pour Jacques Tardi cet album trottait en tête depuis un certain temps déjà. C’est lui qui demande dans les années 80, à ce père qu’il décrit comme coléreux, meurtri, aigri, d’écrire ses souvenirs de guerre pour… on ne sait jamais… En travaillant sur ce récit bien des années plus tard, Jacques Tardi redécouvre un père et peut-être qu’à travers la lecture des cahiers de notes agrémentés de dessins sommaires, il comprend mieux celui qu’il a côtoyé durant toute sa jeunesse. Le dessinateur le dit lui-même : j’ai compris à quel point ces années terribles avaient compté pour lui, dont la jeunesse avait été confisquée, volée, pourrait-on dire… Récit intime donc, à rapprocher du Carnet de Roger de Florent Silloray primé en 2011 à Quai des bulles dans lequel l’auteur partait sur les traces de son grand-père déporté dans un camp de travail durant la même guerre. L’histoire de Tardi-père ressemble à bien d’autres et ce n’est pas dans la description des faits que l’intérêt réside en tant que tel. Non l’intérêt évident se trouve dans tous les commentaires laissés au passage, des considérations sur la guerre, confiée à un commandement dépassé, utilisant un matériel désuet datant du précédent conflit et incapable de pouvoir contenir l’ennemi, dans sa description des camps en elle-même qui regorge de détails. Au total nous dit Tardi, 1,8 millions de soldats français furent prisonniers durant la seconde guerre mondiale et 1,6 millions se trouvèrent dirigés dans des camps en Allemagne. Il ne s’agit donc pas d’un épiphénomène mais bel et bien d’un fait de guerre de grande ampleur qui eut des répercutions sur toute une génération en France.

Le plus gros de l’album, une centaine de pages sur les 188 se passe donc dans ce huis clos, dans cet enfermement au sein duquel essaye de s’organiser tant bien que mal un semblant de vie sociale. René Tardi n’y sera pas le plus mal logé, affecté très vite à un service de trésorerie, il aura évité le pire, c’est-à-dire le travail dans les champs du matin au soir sous des pluies battantes au printemps ou les rayons secs d’un soleil de plomb en été surveillé de près par des propriétaires usant sans peur du bâton. Il tentera bien une évasion pour la forme, pour se dire qu’il vit encore, qu’il est animé d’espoir et de rébellion. Mais c’est bien 56 mois plus tard que le soldat sera délivré, le 29 janvier 1945.

D’un point de vue graphique, Tardi utilise comme sur Putain de guerre ! le séquencement de trois cases panoramiques par planches, laissant apparaitre le point de fuite et surtout pouvant supporter de lourds pavés de textes. Les couleurs confiées à sa fille Rachel participent à faire ressortir la dureté, la sauvagerie de la guerre et ses dommages collatéraux. Sur le plan narratif, Jacques Tardi se représente dans les scènes où évolue son père pour permettre se dialogue permanent et mieux dirigé le scénario comme il l’entend par des jeux de questions/interrogations – réponses.

Au final, cet album s’inscrit dans les récits les plus personnels de l’auteur. A noter que Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au StalagIIB, n’est que le premier volet d’une biographie familiale que Jacques entend mener à terme dans un second opus qui ne manquera pas d’intérêt. Un ouvrage somme, indispensable aussi bien pour ce qu’il est que pour ce qu’il représente.

Jacques Tardi – Moi René Tardi, Prisonnier de guerre au StalagIIB – Casterman – 2012 – 25 euros


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