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Grand Prix des Lecteurs BD : Interview d’Adrien Demont (catégorie Editions alternatives)

Avant que ne paraisse en ce début d’année Feu de Paille, Adrien Demont avait été plutôt discret. Dans Tournesol publié en début d’année 2009 chez Scutella, il développait une intrigue dans laquelle les éléments de Feu de paille étaient déjà latents : enfance, campagne, monstres et bottes de paille. Dans le plus expérimental Ballades publié toujours chez Scutella il était question d’un type qui s’en fût à la chasse aux étonnements. Un récit composé de planches au format à l’italienne qui racontent la journée d’un type de manière très singulière. Feu de paille emprunte un peu aux deux avec surtout l’émergence d’une vraie maturité qui transparaît de manière évidente dans le traitement narratif. Un album qui laisse exploser un talent qui ne peut passer inaperçu. Rencontre avec un auteur assurément à suivre…

Mise en page 1
Feu de paille

Feu de paille d’Adrien Demont – 6 pieds sous terre (2015)

C’est un récit qui sonne comme une reconstruction. Celle d’un être touché dans sa chair par un accident dont on ne saura que l’essentiel, à savoir qu’il fut d’une violence telle qu’il suscita le remplacement du cœur de Joseph par un cœur mécanique. Les machines ne dorment pas dit-il à sa femme lorsque celle-ci lui demande s’il ressent la fatigue d’une conduite prolongée. L’homme a donc tourné une page sur une partie de sa vie d’homme pour flirter, comme il aime à le dire, avec celle d’un robot ou d’un ciborg. Sur la route qui mène à la vieille demeure familiale, une demeure restée sans vie depuis trop longtemps, l’homme, son épouse et son fils, espèrent pourtant repartir à zéro. Pour oublier et envisager l’avenir avec plus de sérénité. A leur arrivée ils sont accueillis par Buck, un chien ancestral que Joseph se souvient avoir toujours connu et qui entend bien préserver son territoire. Un chien pas si ordinaire que ça puisqu’il porte sur son dos sa niche, comme la tortue sa carapace, d’où dépassent seulement ses quatre pattes, quelques poils de son museau et sa queue qui dodeline à l’envi. La maison, elle, respire la patine du temps et lorsque la petite famille y entre ses mûrs semblent s’animer, recouverts qu’ils sont d’une nuée de papillons perturbés dans leur sommeil. Au dehors les bruits de la campagne sonnent comme autant d’interrogations sur une nature qui entend bien faire valoir ses droits et rappelle aux trois citadins qu’elle possède encore les cartes des nuits à venir. Durant cet été le fils déambulera dans les champs de maïs, les bois et les forêts environnantes, avec deux garçons qui deviendront des amis. Il y découvrira surtout que l’apparente paisible contrée est sillonnée par un être de paille de haute taille qui sème la frayeur chez ceux qui l’aperçoivent. Le début pour nos trois jeunes garçons de la découverte des légendes et faits divers locaux, le début pour Joseph d’un travail de mémoire, d’une reconstruction tant physique que psychologique, car l’homme a vécu lui aussi dans cette campagne qui s’affiche comme un idéal entre-deux mondes. Un de ceux qui s’est ouvert jadis pour laisser échapper des monstres que l’on peut à peine nommer…
Adrien Demont possède cette faculté d’immerger de plain-pied le lecteur dans son récit, de poser le contexte et le suspense à venir par quelques phrases a priori anodines dont les mots réunis  recouvrent une acception fondamentale pour le déroulé à venir. Il parait que l’univers ressemble à une grosse radio ignorant l’existence d’une multitude de mondes parallèles. Nous occupons l’une de ses fréquences. Mais il arrive qu’un événement bouscule l’ordre établi et provoque de graves interférences capables de bouleverser notre perception de la réalité. Par cette phrase qui ouvre la préface dessinée de l’album, le dessinateur pose les bases de son monde. Un monde fantastique capable d’altérer chez ses personnages la vision du réel. Le lecteur n’est donc pas sûr de la version des événements qui lui sera proposée. Réalité pure ? Entrechoquement de plusieurs mondes parallèles ? Détérioration des capacités cognitives d’un homme meurtri ? Divagation collective ? Rêve éveillé ? Plus loin dans l’album Adrien Demont jette encore des balises à capter pour tenter de comprendre l’univers qu’il construit : Un homme est revenu vivre dans sa campagne natale sans se douter qu’elle le changerait en monstre. Le récit se fait donc immersif en ce sens que l’auteur pose délicatement les pièces d’un puzzle qu’il nous laisse réassembler pour tenter d’en deviner le sens. Par là-même il nous questionne indirectement sur la notion même de réalité. Une réalité qui pourrait se lire à l’aune des théories de Karl Pöpper et de ses trois mondes. Celui du concret/du matériel, celui du ressenti, qu’il soit conscient ou inconscient et celui de la création de l’esprit humain. Sans pour autant marquer son rapprochement avec la métaphysique de Popper Adrien Demont nous interroge donc sur ce rapport à la réalité. Est-elle concrète ou bien simple illusion ? Le monstre de paille qui déambule dans cette campagne qui sert de cadre au récit reste lui-même impalpable. Certains affirment l’avoir vu mais peinent à le décrire. Le dessinateur nous le représente d’ailleurs souvent en ombre, en arrière-plan, dans des postures et des contextes qui interrogent nos sens. Il se trouve ainsi le plus souvent suggéré plus qu’il n’est montré comme pouvait le faire jadis le grand Jacques Tourneur dans La Féline ou John Carpenter dans The Fog, Assaut ou la plupart de ses autres films. Ainsi le monstre est deviné, on croit parfois l’apercevoir, l’entendre par ses cris répétés dès que soleil décline et que s’installe le soyeux d’une nuit d’été étoilé. Mais il reste malgré tout lointain, difficilement définissable. Il demeure pourtant l’une des premières interférences avec le réel comme peut l’être l’automatisation des nouvelles qui se trouvent imprimées à la demande par un robot qui prend le relais des hommes qui n’ont plus le cœur à ça.  
Sur la construction formelle de la narration Adrien Demont développe trois trames parallèles : celle qui ouvre et clos l’album autour d’un enfant porteur du récit, celle de Joseph, vécue dans le passé (la mémoire) et dans le présent (le palpable). Ce dernier fait apparaître lui-même un second niveau de perception par le biais du regard du fils. Chacune de ses trames fait référence à l’enfance. Cette période où les perceptions ne sont pas encore toutes lissées sur le modèle dominant et où les rêves, les illusions, les légendes et les mythes peuvent encore nuancer le réel. Dans Feu de Paille, Adrien Demont évite de se faire bavard pour laisser au lecteur le soin d’opérer les transitions, de lier les indices posés, de déconstruire aussi ses certitudes. Il montre aussi le chemin à opérer pour retrouver les images, les sensations et les envies perdues, celles que tente désespérément de réveiller en lui Joseph pour pouvoir enfin tirer un trait sur le passé et réapprendre tout simplement à vivre, lui qui, il y a peu, aurait pu partir sans jamais regoûter au sensible…  

Adrien Demont – Feu de paille – 6 pieds sous terre – 23 euros

 

Entretien avec l’auteur

 

FDP13Comment est née l’idée de ce projet ?
Je crois que je voulais créer un récit fantastique en m’inspirant de mes souvenirs d’enfance à la campagne. Il y avait aussi cet extrait tiré d’un livre de George Sand, où elle explique que bon nombre de légendes rurales sont des superstitions causées par des phénomènes naturels incompris. « Nous avons entendu souvent le battoir des laveuses de nuit résonner dans le silence autour des mares désertes. C’est à s’y tromper. C’est une espèce de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c’est bien triste d’avoir fait cette puérile découverte et de ne plus pouvoir espérer l’apparition des terribles sorcières, tordant leurs haillons immondes, dans la brume des nuits de novembre, à la pâle clarté d’un croissant blafard reflété par les eaux. »

On a le sentiment que cette histoire puise un peu dans ton propre passé ou dans des questions que tu te poses. Peux-tu nous en parler ?
J’ai toujours aimé les histoires de revenants qu’on se raconte le soir à la lueur des lampes torches. Ce sont de curieux formats d’histoires sans auteurs qui traduisent les inquiétudes diluées dans l’air du temps et qui ont la particularité d’évoluer, de se transformer au fil de leur transmission. J’ai passé une bonne partie de mon enfance à la campagne, les sensations que j’évoque sont issues de souvenirs que j’ai tour à tour mythifiés, augmentés, ou idéalisés. Je me suis aussi pas mal servi de ce que je n’avais pas eu le cran de vivre à l’époque. J’ai voulu créer une légende plausible à partir de souvenirs d’errances solitaires à travers les collines où j’ai grandi et imaginer les répercussions des actes que j’ai pu commettre en secret afin d’observer les faits se déployer dans le temps, gonfler comme la rumeur et envahir l’imaginaire collectif de tout un village.FDP21

Dans Feu de paille tu utilises un trait particulièrement lâché. Le but était-il pour toi de faire un projet où l’instinct (la vérité et la sensibilité de l’instant) apporte son sens à un ensemble plus réfléchi ?
Le trait que j’ai employé est construit autour de l’idée de signes (fissures brindilles…) longilignes tortueux et instinctifs comme l’écriture. Ça m’a permis, tout au long du livre, de suivre mes intuitions graphiques à l’image de mon personnage qui s’abandonne à ses pressentiments.

D’une manière plus générale, comment as-tu travaillé concrètement sur ce projet ?
J’ai commencé par écrire une première version de cette histoire, puis comme souvent dans ma façon d’aborder un livre, le dessin à prit les choses en mains et m’a permis d’allonger le pas. Je me suis raconté plusieurs fois l’histoire en tout petit, dans des carnets pour atteindre l’atmosphère qui imprègne le récit. Les pages ont découlées de cette longue incubation, suivant le fil de mes digressions, vues de l’esprit et jeux graphiques.

Tu places dans le récit pas mal de zones d’ombres et laisses au lecteur le soin d’assembler les balises posées çà et là qui donnent le sens à l’histoire. Pour toi était-il essentiel de laisser au lecteur ce rôle actif et la possibilité qu’il vive l’histoire avec ses acquis, sa sensibilité et sa capacité à développer son propre imaginaire ?
Le but était de projeter une approche personnelle du surnaturel, vers d’autres tournures d’esprit afin de trouver un hypothétique écho de l’extérieur. Certaines notions survolent le récit et tissent un contexte propice à l’émergence de légendes rurales. Les robots, la pollution, les dérèglements environnementaux induisent bon nombre de craintes et de culpabilités pouvant se traduire dans l’imaginaire populaire sous la forme d’histoires de croquemitaines. J’ai choisi de semer ces indices pour créer un jeu de FDP24déductions chez le lecteur.

Le rapport au temps est essentiel dans le récit. Plusieurs espace-temps se mêlent ici, un passé difficilement digéré, le temps de l’enfance, celui de l’âge adulte, celui de la projection dans le futur, un présent parfois pesant. Peux-tu nous parler de ces espaces et de ce qu’ils représentent pour toi ?
L’enfance est un puits de mystères qu’on ne cesse de remuer à l’âge adulte, une zone mythifiée où les enfants sont des Don Quichotte qui prennent les châteaux d’eau pour des soucoupes volantes. Je voulais confronter l’imaginaire de l’enfance, gouverné par l’ennui, l’ignorance et la spontanéité à celui de l’adulte dont la plupart des mystères lui ont été dérobés par la simple compréhension du monde, un monde réduit à l’état d’ersatz qui le déconnecte de ses sensations, et pour toujours, puisque le futur semble lui promettre l’immortalité. Heureusement, Joseph trouve un moyen d’échapper à ce sort.

Tu portes un regard méfiant sur le futur. Un futur dans lequel les gens vivent repliés sur eux-mêmes, où la technologie se fait de plus en plus prégnante et dicte en un sens nos vies. Est-ce pour toi une peur de l’inconnu et d’un futur que tu as du mal à cerner ?
J’ai surtout cherché à dépeindre un monde fait de craintes et d’états d’âme diffus dans notre époque, dont j’ai grossi le trait jusqu’au grotesque.

Tu travailles sur cet album sur notre vision parfois fragile des choses. Cette perception qui est en fait la résultante de l’interprétation de ce que nous voyons ou croyons voir. Peux-tu nous en parler ?
Le récit commence comme une banale histoire de fantômes, qui, au fil des pages, dévoile l’historique de son éclosion. Feu de paille-4Pourtant, la magie qui berce le récit repose sur les fondements rationnels de la peur. Ce décalage dans la perception du réel est un sujet qui me captive, car il caractérise mon intérêt pour ce qu’on appelle le surnaturel. Par exemple, ce que Freud appelle l’inquiétant familier et qui définit un malaise né d’une rupture dans la rationalité rassurante de la vie quotidienne. Les phénomènes d’effets idéomoteurs m’ont également beaucoup servi pour raconter les évasions de l’enfance. Il s’agit de l’influence de la suggestion ou des attentes sur le comportement, ce qui semble se produire lorsque nous tentons de communiquer avec l’au-delà. En fait ce qui m’intéresse en tant qu’auteur, ce sont ces tentatives d’évasions de l’esprit (plus ou moins conscientes) qui nous permettent d’élargir notre perception du monde.

Tu développes un projet de dessins créés dans l’instant sur une musique de tAK. Peux-tu nous en dire un mot ?
Je collabore avec tAk depuis quelques années, on a monté des concerts dessinés qu’on peut voir sur notre site Tak&Demont. http://www.taketdemont.com/videos.html
Pour moi, c’est une façon de vivre le dessin dans l’immédiateté de l’expression. On raconte des histoires, on dévoile des paysages sur scène. Lui à la guitare et moi au pinceau, on forme un duo assez complémentaire.

Peux-tu nous dire un mot sur ce chien atemporel, Buck, qui navigue entre passé et présent et qui sera le héros d’un prochain opus de la collection Métamorphose de Soleil ?
Buck fait partie de cette famille d’animaux cachés dont l’existence ne peut être prouvée de manière irréfutable, c’est un mystère toujours irrésolu dans mon esprit, il est l’équivalent du triangle des Bermudes de notre monde. On raconte qu’il aurait été aperçu en Norvège dans le télémark au 14ème siècle. Alors j’enquête. Ce livre devrait paraître en Avril 2016

Pour finir, peux-tu nous dire ce que t’a apporté ton travail sur ce projet ?
A suivre une idée obstinément ainsi qu’un vaste réservoir de pistes graphiques.