A l’occasion de la sortie du dernier Call Of Duty qui revient à ses premiers amours, à savoir la deuxième guerre mondiale, nous vous proposons de revenir sur ce moment de l’histoire et comme d’habitude nous allons le décliner selon les thématiques qui nous sont chères : la BD, le cinéma, les jeux vidéo, la musique et puis plein d’autres choses bien sûr.  Il fait suite au précédent Focus que nous vous avions proposé sur la Grande Guerre. Notre ... En savoir plus !
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Grand Prix des Lecteurs BD : Interview de Djief (catégorie Editions spéciales)

Quand les années folles, visitées du côté américain, avec son avenue magique sont explorées de cette manière par un auteur soucieux de retranscrire l’ambiance d’une époque, on ne peut qu’adhérer. Lorsque un éditeur de Tirage de tête comme Les Sculpteurs de bulles décide de sortir une version comprenant un luxe de visuels inédits, de livrets et d’Ex-libris, on ne peut qu’être séduit par l’ambition et l’ampleur d’un projet qui fera date !

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Broadway1Broadway. Sa vie nocturne, faite d’une agitation incessante, de déraisons réjouissantes, de tout ce qui participe à différencier le jour, parfois triste et rythmé par son lot de nécessités matérielles, de la nuit et de son aura mystérieuse, de ses mythes alimentés par des faits divers et autres scandales politico-mafieux, d’une vie plus légère qui rompt radicalement avec ce que fut la mégalopole quelques heures auparavant. Broadway n’est pas qu’une avenue aussi longue soit-elle, elle n’est pas qu’un trait sur une carte, dans toute sa rectitude, Broadway est autre chose de bien plus magique, d’impalpable pour celui qui ne l’a jamais parcouru à la nuit tombée. S’y tisse des destins tous plus éphémères les uns que les autres. La vie de façade, avec son mélange délicieux de lumières qui se mêlent en attirant à qui mieux-mieux les regards qui ne demandent qu’à s’affranchir de tous les préconçus, trouve en effet un écho moins noble dans ses contre-allées sombres et graveleuses, dans des lieux parfois glauques où il est toujours risqué de se perdre. Passer de l’aube au crépuscule, de la lumière flashy des enseignes gigantesques qui s’élèvent à des hauteurs démesurées à l’ombre des ruelles perdues qui les jouxtent.
Les hommes et les femmes aiment à se perdre dans ce monde outrancier, pour y jouer un rôle, exposer aux yeux de tous leur face cachée, celle trop longtemps contenu depuis le petit matin et qui laisse planer tout un lot de supposés plus ou moins arbitraires le soir venu. Les hommes de la nuit, les femmes aussi, gangsters, écrivains avides de sensations fortes, jazzmen courant les miséreux cachets offerts par des patrons obnubilés par l’argent qui coule à flot tout comme l’alcool interdit qu’ils injectent dans des corps assoiffés, prostituées ou femmes faciles, femmes fortes ou riches héritières, femmes de la scène qui soulèvent leurs robes et exposent leurs tétons tout sourires dehors sachant que ce faisant elles rendent fous les hommes venus dépenser les billets chèrement gagnés quelques heures auparavant, et jusqu’à une faune invisible susceptible de nuancer la folie de la déraison pour rappeler l’éphémère d’une vie placée dans une époque entre-deux guerres, une époque pas lumineuse pour un sou, dans laquelle pointent les affres à venir, avec sa crise économique et la lente plongée dans l’incertitude.  
Dans cet univers vaporeux deux frères vont tenter de faire revivre le cabaret de leur frère récemment suicidé. Ils ne sont pas du métier et accumuleront sans surprises les erreurs en hommes du jour peu versés qu’ils sont dans les vérités de la nuit et de l’engeance qui s’y meut. Fanny King, elle, fille de la nuit, a parcouru les clubs s’en pouvoir se poser en raison de son caractère insoucieux et de la malchance qui la suit voire la précède avec quelques mètres d’avance. Les trois se croiseront, et tisseront la réussite ou la perte du Chapman’s Paradise, le club maudit qui traine une réputation obscure.
Dans le premier volet de Broadway Djief pose un cadre. Celui de cette avenue de New York devenue égérie de la nuit débridée et décalée, mystérieuse et riche de promesses. Il déroule ensuite un récit dans lequel les personnages, un brin décalé avec l’ambiance des lieux, ne semblent pas fait pour émerger de cette mouvance. Pourtant de leurs maladresses, de leur naïveté nait l’incertitude, celle qui pourrait tout faire basculer d’un côté comme de l’autre. Le dessin maitrisé autant dans ses angles de vue que dans ses perspectives est servi par des couleurs chaudes qui, si elles manquent peut-être de ruptures, nourrissent une ambiance qui est celle de notre imaginaire associé à cette avenue. Un diptyque qui devrait ne pas laisser insensible ceux qui portent à cette période des années 20 américaines une vénération doublée d’un brin de nostalgie. Le superbe tirage de tête comprend notamment un sympathique cahier graphique, un prologue à l’histoire publiée chez Soleil (en couleurs), l’intégralité de la BD en version sépia orangée, et le livre d’or du Chapman’s Paradise comprenant les quarante aquarelles inédites réalisées par Djief pour les souscripteurs de la version exclusive. Petit bonus : deux ex libris double, un triptyque et une jaquette recto/verso ! un bel ouvrage qui nous replonge dans les années folles de l’âge d’or de Broadway !    

Djief – Broadway T1 – Soleil – 2014 – 13, 95 euros 
Djief – Broadway T1 – Les Sculpteurs de Bulles – 2014 – 160 euros

 

Entretien avec l’auteur 

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Extrait du storyboard (livret en supplément du Tirage de tête)

Comment as-tu été approchée par Les Sculpteurs de Bulles et que connaissais-tu, avant de travailler sur le Tirage de tête de Broadway, de cet univers parallèle qu’est la para-bd ?
Un lecteur qui connaissait bien Benoît Prieur, l’éditeur des Sculpteurs de Bulles, lui a présenté mon travail. Ce dernier m’a ensuite contacté par courriel m’exposant son intérêt de réaliser un tirage de tête du tome 1 de Broadway. J’ai bien sûr accepté avec empressement car j’avais vu précédemment sur un festival, des exemples de leurs magnifiques publications.  Vu du Canada, je connaissais le phénomène et l’engouement de la para-bd sans m’être personnellement investi dans la mouvance.

La version du Tirage de tête reproduit l’histoire dans un sépia orangé. Peux-tu nous parler de cette spécificité et que penses-tu de ce rendu qui offre une version qui colle assez bien à l’époque à laquelle le récit se développe ?
Cette tonalité sépia est celle que j’applique sur mes pages encrées avant de procéder à la coloration numérique. Sur mes originaux, j’encre en noir et suivi d’un lavis à l’aquarelle en gris que je teinte avec Photoshop en sépia. C’est ce qui donne une patine ancienne à l’image dans l’édition courante. Pour la version chez les Sculpteurs de Bulles, je voulais que le lecteur soit en contact avec mon travail de dessin dépouillé de sa couleur numérique mais tout en conservant l’atmosphère vieillotte du récit.  

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Tirage de tête – version de l’histoire en sépia orangé

De nombreux dessins complètent cette édition luxueuse. Peux-tu nous parler du travail spécifique que tu as dû réaliser pour cette version ?
J’ai réalisé une quarantaine d’aquarelles pour la version collector du tirage de tête. Ces dessins m’ont été commandés par l’éditeur et bien entendu payés. Comme je produis rarement des illustrations couleurs sans le support numérique, j’ai profité de cette occasion pour m’amuser avec des pigments et des pinceaux avec une contrainte de temps à passer sur chaque illustration. Pour conserver une cohérence sur l’ensemble des aquarelles, je me suis inspiré des photographies réalisées des danseuses du Ziegfeld Follies de New York dans les années 20 ; des photos destinées à la collection privée du célèbre directeur de théâtre vu leur nature hautement scandaleuse à l’époque.

L’intégralité du storyboard est proposée dans un petit livret annexe. Est-ce facile de livrer comme ça des étapes de ton travail, considères-tu cela comme une forme de mise à nue artistique ?
Je n’ai pas trop de pudeur par rapport à la réalisation d’un album et à sa mécanique de production. Je crois qu’il est important de démystifier aux yeux du lecteur tout le travail que l’on doit abattre pour construire un bon récit et livrer un album de BD. Sachant qu’un auteur peut passer une année complète sur un tel projet, il importe que les lecteurs soient un brin au courant et puissent apprécier à leur juste valeur les albums.      

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Une des aquarelles offertes avec la version Collector

Es-tu quelqu’un qui attache de l’importance au livre-objet, au contenant autant qu’au contenu et que penses-tu de cette volonté et de l’exigence affichée par ces petits éditeurs de proposer des projets de collection presque unique ?
Le monde du livre luxueux ne m’est pas familier, mais ne me rebute pas. Pour dire vrai, je n’en n’ai pas les moyens ! Au Québec, les albums en édition courante sont presque le double du prix qu’en Europe, alors je vous laisse imaginer le prix des éditions de luxe (quand on réussit par miracle à en trouver en librairie). Sinon, cette volonté artisanale de réaliser de beaux objets me plait bien, cela contribue à la pérennité d’une œuvre.

Quels retours as-tu eu du public sur ce projet ?
Généralement toujours de bons commentaires. Comme j’ai traité Broadway avec un ton léger, une majorité de lecteurs et lectrices passent un agréable moment à sa lecture. Par contre, je peux comprendre que le sujet et le contexte assez pointu du récit ne plaisent pas à tous. De plus, le premier tome d’un diptyque est toujours une sorte de canard boiteux, tant que le tome 2 ne sera pas en librairie, les lecteurs ne pourront pas se faire une idée complète de l’histoire.

Le travail que tu as effectué sur ce premier tome va-t-il t’aider dans la réalisation du tome 2 ?
Chaque album est un cas unique. Le traitement du tome 2 chez les Sculpteurs de Bulles sera sans doute différent du tome 1. Ce sera à voir avec Benoît.

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Un des Ex-libris offerts avec le Tirage de tête

S’il devait manquer une chose à cette version ce serait peut-être la bande-son de l’ambiance de Broadway et de la musique qui accompagne les danseuses. Peux-tu nous donner la playlist idéale à écouter pendant la lecture de l’album ?
La musique du film de Gatsby le Magnifique (la version de Baz Luhrmann) et quelques classiques du jazz m’ont accompagné tout au long de la réalisation des deux tomes. Si j’avais à coller une trame musicale à ces albums, j’opterais bien pour quelque chose de décaler façon « Caravan Palace ».

Que retiens-tu de cette expérience ?
Que d’être aux commandes de toutes les étapes d’une bande dessinée est exigent mais très satisfaisant. Je ne fais pas de croix sur le travail collaboratif pour autant car j’ai certains dossiers sur le feu avec des scénaristes de longue date. J’aime varier les expériences comme conteurs d’histoires et me nourrir d’une pluralité de visions. Me limiter à mon seul imaginaire me lasserait sans doute à la longue…