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La BD du jour : A la recherche du temps perdu : Du côté de chez Swann de Stéphane Heuet

S’attaquer à retranscrire en bande dessinée l’œuvre de Proust, voilà une belle gageure dans laquelle peu se seraient engagé. A vrai dire nombre de lecteurs sont restés hermétiques à l’œuvre de l’auteur d’A la recherche du temps perdu dont le style, qui pourrait paraitre aujourd’hui désuet, recèle pourtant de véritables pépites pour celui qui se donne le temps de l’appréhender. Stéphane Heuet nous propose sa vision de l’œuvre et ce faisant nous réouvre les portes de l’univers construit patiemment par Proust avec toutes les saveurs, qui lui sont attachées…

 Noms de pays : Le nom

a_la_recherche_du_temps_perdu_integrale_du_cote_de_chez_swann_couvertureUn petit garçon couche des mots sur une feuille de fortune à l’avant d’une carriole. Il y est question de l’émotion qui le parcourt face à la découverte, à la nuit tombante, des clochers de Martinville. Rien qui ne puisse bouleverser l’ordre des choses. Le plaisir d’écrire, de livrer ses sentiments, et cette vocation qui se dessine déjà au point d’épouser des contours peut-être plus nets et plus durables. Marcel Proust n’a qu’une dizaine d’années et, malgré son envie d’écrire, se trouve sans génie, découragé jusqu’à ce que la révélation éclate sur ce chemin cabossé reliant Combray à Martinville… Cet épisode compose la première des trois parties de son œuvre majeure, Du côté de chez Swann, baptisée sobrement Combray, qui désigne (sous un nom d’emprunt) le village de son enfance. Comme toute l’œuvre de Proust rassemblée dans A la recherche du temps perdu, il est question dans Du côté de chez Swann d’un rapport à la mémoire, au souvenir, au temps passé que l’on ne peut maitriser et qui laisse des marques plus ou moins prégnantes sur le présent. L’œuvre débute ainsi par l’une des phrases les plus connues de la littérature française qui pose tout le contexte : Longtemps, je me suis couché de bonne heure… Proust y aborde sa première jeunesse lorsque, après le repas du soir et alors que les membres adultes de la famille et leurs invités se réunissaient pour disserter sur tel ou tel sujet, lui devait quitter tout ce monde pour regagner sa chambre. Tapis dans l’ombre d’une pièce trop grande et trop sombre pour lui, le jeune garçon faisait parfois appel à sa mère pour se rassurer en cherchant l’étreinte de ses bras. Proust reconnait qu’il est peine perdue de chercher à évoquer notre passé. Tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel que nous ne soupçonnons pas… pour dire qu’il est parfois vint d’essayer de recomposer le passé car, de par sa volatilité, l’émotion à revivre les situations s’estompe avec la perte du goût, de l’odeur, du toucher, de tous ces sens qui dessinent une image non plus composite mais bel et bien complète du souvenir. Rien n’est pourtant perdu et, au détour de la dégustation d’une madeleine (la fameuse madeleine de Proust) l’auteur verra resurgir très distinctement les pans entiers de son passé qu’il peut dès lors nous livrer ici…

Adapter Proust en bande dessinée n’est pas mince affaire. L’auteur d’A la recherche du temps perdu  construit ses phrases avec cette envie de toucher au sens, de porter le lecteur vers les senteurs, les effluves d’un passé révolu duquel il espère offrir des images précises qui alimentent l’imaginaire collectif. Stéphane Heuet est tombé amoureux de l’œuvre de Proust il y a plus d’une vingtaine d’années et depuis lors lui consacre une grande partie de son travail graphique. A vrai dire feuilleter rapidement les albums, et à plus forte raison cette intégrale composée de Combray, Du côté de chez Swann (Tome 1 & 2) et Noms de pays : le nom, pourrait nous repousser de prime abord. Le dessin envahit parfois de pavés narratifs conséquent se trouve sur certaines planches placé en retrait. Le trait se fait parfois simple, voire imprécis, le découpage lui respecte l’œuvre originale. Si l’on considère que nous avons affaire à une retranscription de l’œuvre de Proust, adepte émérite des digressions, nous pourrions trouver le travail de Stéphane Heuet particulièrement hermétique. Et pourtant, en se plongeant dans le travail du dessinateur, en arrivant à vaincre les premières appréhensions, force et de constater que le charme opère. Au fil de la lecture, nous en oublions même l’usage conséquent des pavés narratifs, ceux-ci faisant partie d’un tout que le dessin, notamment sur le dernier volet, Noms de pays : le nom, peut-être plus travaillé et plus dense, relève sans conteste. Au final de notre lecture l’envie de relire Proust, après une première approche « scolaire » pas forcément concluante, prouve sans équivoque que le travail de Stéphane Heuet fait mouche, sans frou-frou ni racolage mais en restant dans l’œuvre originale qui possède en elle suffisamment de charme pour nous captiver…

Stéphane Heuet – A la recherche du temps perdu : Du côté de chez Swann – Delcourt – 2013 – 39, 95 euros