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La BD du Jour : L’amirale des mers du sud de Zentner et Nine (Ed. de la Cerise)

Récit d’aventures ayant pour cadre les conquêtes des terres dans une Amérique post-colombienne, L’amirale des mers du sud n’avait jamais été édité en français après sa publication en Espagne en 1992. Les éditions de la Cerise, dans un exercice de haute voltige (les planches originales ont disparues et la reproduction des planches a été faite à partir d’un exemplaire de l’édition originale, décortiqué page à page et couleur par couleur), livrent un récit essentiel dans la carrière d’un auteur hors normes trop tôt disparu.

De la fin du quinzième siècle au début du seizième siècle, une agitation nouvelle s’empare de l’Europe. Des marins auraient découverts une voie nouvelle en passant par l’Ouest. Un temps, certains crurent que cette voie n’était qu’une nouvelle possibilité pour rejoindre les Indes. Pourtant, au fil des ans et avec la multiplication des expéditions, l’évidence de nouvelles terres inconnues des Européens s’imposa. Devant les riches promesses qu’elles dégageaient, des moyens furent débloqués et les papes Alexandre VI et Clément VII activèrent le partage du monde à Tordesillas pour le premier et à Saragosse pour le second. Un partage qui n’avait rien d’évident entre les deux seules puissances maritimes qui manifestaient un intérêt pour le nouveau monde, l’Espagne et le Portugal. La conquête de l’Amérique se fit alors avec des moyens de plus en plus importants. L’idée première de ramener de l’or en Europe s’estompa devant la nécessité d’occuper les terres, d’y établir des colonies, tout à la fois ports d’attache et bases pour de futures explorations.

C’est de l’une de ses nouvelles colonies, Lima, qu’Alvaro de Mendaña prend le large en 1567. Avec l’idée de parvenir jusqu’aux îles Salomon. Un voyage difficile sur un Océan à domestiquer, le Pacifique, qui devait devenir, plus tard, un piège pour des marins aguerris. Accompagné de sa femme Isabel Barreto, le marin parviendra-t-il à caresser ses rêves fous ? Le récit qui prend corps dans L’Amirale des mers du sud est né de cette envie pour l’Espagne de fêter dignement et en grande pompe le cinquième centenaire du premier voyage vers l’Ouest de Christophe Colomb. Pour cela des projets sont initiés dans toutes les formes d’art, dont la bande dessinée qui, par l’intermédiaire de l’éditeur espagnol Pedro Tabernero hérite d’un pécule qui lui permet de lancer la collection Relatos del Nuevo Mundo, qui comprendra 25 volumes de 46 planches complétées de 26 pages de cahier thématique. « Expediciones al Pacifico. La Adelantada de los mares des Sur » est le vingt-troisième tome de cette riche collection qui réunit quelques grands noms du neuvième art : Hernandez Palacios, Alberto Breccia, Sergio Toppi, José Munoz ou encore José Ortiz. Carlos Nine qui nous a quittés en 2016 n’aimait pas cet album. Pour plusieurs raisons reprises par Lucas Nine dans l’introduction à ce récit. Tout d’abord il s’agit d’un travail de commande avec ce que cela impose comme cadre formel. Ensuite sur un plan purement artistique, le dessinateur a dû jouer avec les délais, l’obligeant à réaliser ses aquarelles sans plume sur une base de fusain. Le dessinateur n’était pas habitué à composer ses planches dans cette urgence et cette économie de moyen. Lorsqu’il acheva son travail le résultat ne lui apparut pas à la hauteur de ses exigences. C’est pour cette raison que l’album ne fut jamais publié en français.

Pourtant L’Amirale des mers du Sud n’est pas un de ses titres « honteux » qui parcourent parfois la carrière d’un auteur. Le récit a été écrit par le redoutable Jorge Zentner révélé au milieu des années 80 par Les aventures de Dieter Lumpen dessinées par Ruben Pellejero, gage de qualité. Il permet aussi de saisir toute la sensibilité et la maîtrise de la couleur de Nine. Car cet album vaut en premier lieu pour cette explosion de teintes, ce mélange de flots, de matières. Il vaut aussi, finalement, par cette urgence des délais qui entrainent une composition lâchée, sans fioriture, offrant une mâche prodigieuse qui accompagne le lecteur dans un récit d’aventures surprenant. Surprise du dessin, des couleurs directes, du récit dont le narrateur échappe longtemps à tous. Une grande œuvre reprise dans une édition soignée par les éditions de la Cerise. Un must de cette rentrée !

Carlos Nine et Jorge Zentner – L’amirale des mers du sud – Editions de la Cerise