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La BD du jour : L’arbre aux pies de Daria Schmitt. Deux avis sinon rien !

Parabole du passage à l’âge adulte avec son lot de désillusionnement L’arbre aux pies cultive un univers onirique dans lequel la perte de repères accompagne Nel, l’héroïne qui affiche sa volonté de repousser le moment où l’innocence se trouvera dissoute dans les réalités concrètes. Une belle réussite pour ce conte qui peut toucher petits et grands.

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L.10EBBN001730.N001_ArbrePIES_C_FRLe récit : Dans un monde onirique duquel émergent de grandes effluves de sérénité et de bien être cotonneux, Nel, Electre, leurs amis tant humains qu’animaux aiment à se retrouver au pied d’un arbre qui impose sa majesté et inspire les récits les plus improbables à une nuée de pies jacasses. Un jour comme tant d’autres, alors que l’instant tant apprécié de tous se renouvelle, un élément va annoncer le grand bouleversement. Réunis au pied de l’arbre les enfants et leurs compagnons animaux assistent au début d’un nouveau récit, mais la tranquillité qui semblait émerger les jours précédents se trouve mise à mal. C’est tout d’abord Louve qui mordra sans raison apparente la main de Noé avant de prendre la fuite au fin fond de la forêt. Puis, plus tard, c’est cette chevauchée du Chasseur au visage de bête qui attrapera les enfants pour les amener dans la ville Haute là où les adultes finissent par se retrouver…

L’avis de Tof : Quel étrange récit qui nous est proposé ici. Daria brouille les pistes, volontairement. Les références à la mythologie sont pléthore, il suffit de voir le cochon Ulysse pour s’en persuader. On trouve aussi des codes graphiques qui nous rappellent les contes européens : le crayonné et les visages font penser aux illustrations de nos livres d’antan. Cela crée une ambiance tout particulière et finalement le mélange des genres est plutôt savoureux. On sent que l’auteur cherche avant tout à créer un univers fantastique, une sorte de conte décalé. Le récit est loin d’être classique lui aussi. L’héroïne est finalement sa propre victime,  elle se trouve bringuebalée d’un lieu à l’autre, le doute grandissant au rythme de ses aventures. Ceux qui aiment les histoires rationnelles vont en être pour leurs frais. Les tableaux s’enchaînent et les personnages disparaissent et réapparaissent au gré des pages. 

Mais même si l’on est parfois un peu dérouté, la métaphore nous saute aux yeux assez rapidement. Nel ne veut pas grandir, elle ne veut pas atteindre la ville haute synonyme de l’âge adulte. Mais on apprend surtout que l’on ne peut pas s’y dérober car tôt ou tard le monde de l’enfance est voué à une mort certaine. Et c’est là tout l’art de Daria. Elle a trouvé un nouveau moyen de décrire ce dilemme vieux comme le monde. Les dangers de l’âge adulte sont magnifiquement suggérés et le cheminement intellectuel de Nel nous fait réfléchir, indéniablement. 

Laissez-vous tenter par une BD dont le propos concerne chacun d’entre nous. 

L’avis de Seb : L’arbre aux pies symbolise ce refus du passage à l’âge adulte. Lové dans un environnement familier, l’enfant hésite et résiste à tout changement qui peut lui paraitre brutal. Du monde adulte Nel retiendra quelques images brutes qu’elle a du mal à analyser tant elles diffèrent de son idéal d’enfance. La ville haute au travers de son regard se construit ainsi comme tentaculaire, sans âme, lissée de toute poésie, magie ou lyrisme. Les murs paraissent délavés comme si quelqu’un avait voulu en gommer la moindre aspérité. Les adultes se trouvent contraints de travailler enchainés à une tâche avilissante qui n’inspire que peu la joie de vivre. Les échanges se font minimalistes, absents, secrets ou cachés, loin des expansions passées. Est-ce cela la vie adulte ? Doit-on abolir au monde la moindre pincée de rêve pour vivre dans un espace devenu aseptisé ?

Daria Schmitt construit son récit avec nombre de références à la Grèce ancienne (Circé, Ulysse, Electre…) comme pour mieux imposer le caractère mythologique de son récit. Elle construit aussi et surtout sa ville haute à l’image d’un univers à la Schuiten, où le cadre sert le récit au point d’en imposer certaines des voies possibles. Le passage à la vie adulte tant redouté par certains de nos enfants recouvre au travers le trait de la dessinatrice un questionnement intérieur subtil qui nous expose cette évidence de ne pas perdre totalement notre regard innocent pour mieux appréhender le concret des choses, peut-être alors que notre apprentissage, à chaque strates de la vie d’adulte, gardera encore ce décalage salutaire capable de nous émerveiller des choses simples…  

Daria  Schmitt – L’arbre aux pies – Casterman – 2013 – 13,75 euros