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La BD du jour : Révolution T1 : Liberté de Florent Grouazel et Younn Locard (Actes Sud/l’An2)

Raconter la Révolution française. Cela a été déjà fait. Mais la raconter dans toute sa complexité en décrivant les faits d’une manière fine, en la plaçant surtout à hauteur du peuple, non l’exercice a toujours été soigneusement éviter car impossible à réaliser. Florent Grouazel et Younn Locard parviennent pourtant à déjouer les pièges laissé par l’histoire et donne à voir dans une fiction-réalité ce que fût la Révolution de 1789. Ils en donnent du moins leur version et c’est déjà énorme !

Fin 2013 Florent Grouazel et Younn Locard nous surprenaient avec un projet commun paru chez Actes Sud/l’An2, Eloi, qui racontait, sous un format déjà épais, l’expédition scientifique à laquelle participait un certain Pierre Delaunay, naturaliste en manque de reconnaissance qui décidait de frapper un grand coup en faisant venir à Paris un « sauvage » calédonien qui pourrait fasciner la communauté scientifique. Au cours de la longue traversée les discussions entre les hommes de bords, notamment celles venues de la cabine des « notables », inversaient les rôles. Avec un racisme condescendant les hommes civilisés redoublaient de sauvagerie dans leur propos redonnant à Eloi, cet homme arraché aux siens, la primeur de l’humanité. Un projet qui nous avait séduit pour lequel nous avions interrogé Younn Locard (à lire ici). Et puis plus rien. Un long silence de cinq ans que la parution de Révolution – Liberté chez Actes Sud/l’An2, vient briser. Ce projet pharaonique de revisiter la Révolution française est né peu après celui d’Eloi mais la masse de travail nécessaire pour maîtriser l’époque, construire une trame qui soit tout à la fois dense et lisible pour que le lecteur ne perde pas pied, mêler tout à la fois personnages réels, pas forcément ceux qui trônent dans les pages dédiées à la Révolution dans nos manuels scolaires, à des personnages fictionnels, anti-héros qui portent le récit, demandait du temps, et ce sans même considérer les 300 premières planches qui nous sont proposées dans ce premier volet.  

Le récit s’ouvre au mois de mai 1789 lorsque les Etats-Généraux, convoqués par le Roi, se voient confié le soin de débattre sur la réforme fiscale. Il faut replacer le contexte de l’époque pour saisir l’agitation qui secoue ville et campagne à la veille de l’été 1789. Le royaume sort des conflits coûteux en Amérique. Et si l’aura d’un La Fayette apporte une certaine grandeur à la France, les caisses sont irrémédiablement vides. A cela s’ajoute une année 1788 climatiquement catastrophique qui devient palpable avec la crise alimentaire très préoccupante qui débute en 1789. L’Ancien Régime a quant à lui beaucoup vécu et se trouve dépassé par des multitudes de situations sociales « entre-deux ». La noblesse divisée entre noblesse de sang et nouvelle noblesse acquise par l’accomplissement de services rendus au royaume ou l’achat de charges anoblissantes n’est pas forcément en phase. Le clergé, lui aussi, n’a jamais été autant divisé, entre notables issus de la noblesse qui occupe les hautes charges, et un clergé venu du tiers-état composé des curés de campagne qui ne parvient qu’à survivre. Le Tiers-état agglomère quant à lui les statuts les plus divers des bourgeois des villes, en passant par le gros morceau des paysans et, enfin, les artisans. Toutes les composantes du royaume de France ne peuvent plus cohabiter en ignorant la multitude de ces situations et des aspirations de chacun. Si la convocation des Etats-Généraux est un pas en avant, puisque l’organe n’avait pas été saisi depuis 1614, le contexte social en France et surtout à Paris, devenu bouillonnant, inquiète autant qu’il suscite l’espérance.

C’est cette phase de l’histoire pas des plus faciles à comprendre – y compris pour ceux qui l’ont vécu – que s’attachent à retracer les deux auteurs. Le premier volet porte le sous-titre « Liberté ». Un sous-titre symboliquement fort. La liberté c’est celle offerte à chacun de s’exprimer, dans l’assemblée réunie à Versailles, mais aussi à celle des rues, qui bourdonnent, et laisse aux oubliés des privilèges la possibilité de crier haut ses aspirations nouvelles. Les jours qui séparent mai 1789 de la prise de la Bastille, aujourd’hui symbole de la Révolution française, virent très vite au chaos. Les rues de Paris grouillent et s’agitent. Cette tension palpable, Florent Grouazel et Younn Locard la restitue avec un luxe de détails dans une proposition graphique classique mais d’une réelle efficacité narrative. Car il fallait donner du liant aux micro-récits qu’ils ont composés pour alimenter la trame générale. Louise, Reine, Kervélégan, « Virgile » de Saint-Roch, le repoussant Laigret, Nathaël Pym côtoient Necker, La Fayette, Mirabeau, Marat, Louis XVI… et toute cette foule qui trouve dans les agitations du moment autant de craintes que d’espérances. Représenter la foule, une foule bouillonnante, relève de l’exercice de style. Il faut créer la dynamique de chaque scène, faire croître la tension autant que plonger les personnages dans des inconnus qu’ils ne semblent pas forcément toujours maîtriser. Par ce parti pris de placer la caméra à hauteur des rues, là où les poissonneuses et autres fortes gueules règnent en maîtres, là où les crève-la-faim viennent garnir chaque jour d’avantage les rangs, offre une autre vision des événements et permet de comprendre la complexité d’une révolution trop longtemps résumée à quelques lignes. Les deuxième et troisième volets annoncés viendront compléter un premier volume de très belle facture. Un récit fleuve à la hauteur des actes qu’il dépeint, sans emphase mais avec cette volonté de redonner au peuple une place de choix, loin des mouvements de foule infantilisant dans lesquels on a voulu les cantonner. A suivre !

Florent Grouazel et Younn Locard – Révolution T1 : Liberté – Actes Sud/l’An2