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La vision de la guerre en BD (2ème partie) : Eric Liberge présente Wotan

Difficile de restituer avec force et cohésion des évènements que nous n’avons pas vécus. Parler de la guerre c’est aussi offrir la vision qui est la nôtre a posteriori, avec l’analyse offerte par les historiens. Difficile ainsi d’aborder le sujet sans tomber dans les clichés ou dans certaines facilités. Pourtant les trois récits qui nous intéressent aujourd’hui se trouvent exempts de ces travers si souvent vus par ailleurs et cela est assez rare pour le souligner. Avec Ambulance 13 Cothias et ses compagnons de route reviennent sur l’horreur des tranchées par le biais d’une section médicale qui essaye, au milieu de ces champs de morts, de prolonger ou de préserver la vie. Kris, dont nous avions salué il n’y a pas si longtemps son précédent opus chez Futuropolis, Un sac de billes (avec Vincent Bailly au dessin), nous propose un autre récit placé en contexte de guerre, Svoboda, qui nous narre la chevauchée épique de la légion tchèque à travers la Sibérie à la fin de première guerre mondiale. Enfin Eric Liberge nous offre avec Wotan un véritable ovni, un récit d’une puissance évoquatrice rarement entrevue ailleurs. Des destins qui se croisent dans une France et une Europe en sang martelées par les théories et pensées du IIIème Reich. Un dessin maitrisé au service d’un récit dense. Nous ne pouvions rester insensibles… Pour l’occasion nous vous offrons en avant-première (l’album sort le 18 août) cinq planches, une chronique détaillée et une interview fleuve réalisé avec Eric Liberge…

C’est le premier janvier 1916 que Louis-Charles Bouteloup plonge dans les horreurs des tranchées. Lui qui vient tout juste de sortir d’études de médecine menées consciencieusement, se voit confier le soin de diriger une unité médicale prête à intervenir pour soulager, soigner ou constater les décès de ces  nombreux soldats dont le destin ne laisse plus guère d’illusion. A peine arrivé il fait la rencontre des hommes qui vont l’entourer et l’épauler dans sa dure tache : le caporal Loriot, Maïndenberg, Jules Siméon, Galas… des hommes dont l’action menée souvent dans l’ombre des tranchées est pourtant essentielle, vitale, ne serait-ce que pour le respect de la vie malmenée dans cette antre de la mort. La peur se lit sur les visages, les hommes ne trouvent l’énergie de survivre que grâce à la carapace et à la dureté dont ils se couvrent pour éviter de sombrer dans une lente folie. Dans cette antichambre où la faucheuse peut calmer sa voracité la plus vive, le lieutenant Bouteloup ne possède que peu de chance de survivre. La faute à sa jeunesse, son inexpérience, sa compassion et son sentimentalisme envers les malades et les blessés qu’il est amené à soigner. Souvenir d’un frère tôt trop disparu, d’un père résolument sévère qui mène sa vie de famille comme il le fait avec sa politique – l’homme est député – sans fioriture et avec la plus haute estime de soi, en d’autres mots sans se faire d’ami. C’est peut-être de là que vient le salut du jeune médecin-militaire. L’éducation rigoureuse de son père lui permet de s’adapter à ce nouvel univers. Il y puise cette énergie qu’il lui a fallu pour vivre dans cette famille noble dont il est issu et dont la réputation le poursuit jusque sur le champ de bataille. Envoyé à la recherche hypothétique de survivants parmi les hommes de la 310ème, section couvrant une partie du front, il négociera avec l’ennemi allemand une brève trêve pour récupérer les corps des hommes tombés pour leur pays. Dans une ambiance électrique il s’imposera et gagnera le respect des hommes placés sous son commandement. Patrick Cothias signe avec Ambulance 13 un album d’une profondeur rare, capable d’émouvoir avec un accent porté sur le background des personnages qui possèdent tous une histoire dévoilée par bribes au fil du récit. Entouré de Patrice Ordas, coscénariste de cette série et d’Alain Mounier au dessin, Cothias offre un album trace qui puise dans la grande Histoire les éléments pour construire son récit. Cet album commissionné par le Service de Santé des Armées met en avant le travail et le développement de la chirurgie militaire qui, dans son souci de préserver la vie, va connaitre, par le biais de ce conflit sanglant, les plus grandes avancées qu’elle ait jamais connu, posant les bases de la médecine civile moderne. L’album présente d’ailleurs un petit dossier reprenant les grandes évolutions de la médecine au cours de la grande guerre. Essentiel…

Cothias/Ordas/Mounier – Ambulance 13, tome 1 : Croix de Sang – Bamboo/Grand Angle – 2010 – 13,50 euros

 

Il y a la grande Histoire, celle qui se perpétue par l’entremise de commémorations diverses, celle que l’on enseigne aussi dans nos écoles aux collégiens et lycéens avides de découvrir leurs origines et les soubresauts de la nation dans laquelle ils vivent. Et puis il y a ces histoires oubliées qui ont pourtant durablement participées à édifier le socle institutionnel du monde actuel. L’épopée héroïque de la légion tchèque, qui s’organisa progressivement sur les territoires de l’empire russe de Nicolas II à partir de 1915 fait partie de celles-là. Pour revenir au « pays » les hommes qui composaient cette armée hétéroclite durent traverser la Russie avec pour objectif de gagner Vladivostok pour embarquer vers les Etats-Unis et revenir ensuite en Europe. Ce voyage vers l’Est trouvait son origine dans le blocus opéré à l’ouest par l’Empire austro-hongrois. La série Svoboda, écrite par Kris et dessinée par Jean-Denis Pendanx nous fait revivre les différentes étapes de cette chevauchée au long cours par le biais du carnet imaginaire d’un combattant de cette légion. Pour arriver à ses fins, Kris s’est appuyé sur une base documentaire solide. Son personnage principal, Jaroslav Chveïk est construit en s’appuyant sur le destin d’un des écrivains fondateurs du renouveau de la littérature tchèque Jaroslav Hasek, connu pour son anarchisme chronique, sa participation à la légion tchèque de Russie et son ouvrage polémique Le Brave soldat Chvéïk. L’autre personnage majeur de cette épopée et le dessinateur Josef Cerny dit « Pepa ». Alors qu’il vit en France, terre d’accueil et d’espérance pour cet homme bouleversé par l’histoire qu’il a vécue, il apprend, le 30 septembre 1938 les accords de Munich qui sonnent pour lui comme une véritable trahison. Il se souvient alors de ce qu’il a vécu il y a tout juste vingt ans alors qu’il participait avec Jaroslav au long voyage vers Vladivostok. Il se décide dès lors, attablé à son bureau, à raconter l’histoire oubliée, celle d’un légionnaire tchèque en Sibérie en mai 1918. Cette histoire possède son lot d’incompréhensions, de tensions et de chaleur humaine, de retrouvailles improbables et d’amour esquissé. Svoboda rappelle, s’il le fallait encore, que ce sont les hommes qui construisent l’histoire et influencent le destin des nations. Un premier volet qui se savoure de bout en bout avec cette envie à peine dissimulée de vite découvrir la suite…

Jean-Denis Pendanx & Kris – Svoboda – Futuropolis – 2011 – 12 euros

 

La seconde guerre mondiale représente peut-être le conflit le plus souvent traité en bande-dessinée. Les raisons de cet état de fait sont à chercher dans toute la dramaturgie et les ignominies qui s’y sont développées par vagues successives, instaurant non seulement un climat de peur permanente, mais aussi jetant le trouble sur des repères mis à mal. Les éléments structurants d’un récit sont donc présents et peuvent connaitre des développés riches. Le recul et notre analyse a posteriori ne peuvent nous permettre de savoir qu’elle attitude aurait été la nôtre face à ces événements tragiques. La désinformation, la capitulation rapide de l’armée censée défendre la nation contre un ennemi qui – en créant un réseau de ramification sur la plupart du territoire français – contrôlait presque tout, expliquent sans les excuser ou les comprendre l’attitude de certains hommes ou femmes placés dans un contexte qui les dépassait. Un contexte axé sur la peur, une peur comme rarement des populations civiles ont pu la vivre. Pour Eric Liberge, traiter de la guerre et de la violence, aussi bien active que passive, n’est pas une chose aisée pour des raisons qu’il aborde en partie dans la préface de cet album. Même si des germes de cet intérêt apparaissent dans ces œuvres précédentes, Wotan aborde le sujet de front sans possibilité (tout du moins là n’est pas son souhait) d’y glisser un ton satirique. Il n’est pas facile, dans notre époque aseptisée, de traiter de la dictature, du fanatisme et de leurs manifestations directes, dont la première est la violence nous dit le dessinateur en ouverture du premier volet de ce triptyque.   

L’histoire qui nous est contée dans cette première partie couvre les années 1939-1940, des prémisses de la guerre jusqu’à l’entrée des allemands dans Paris. Eric Liberge propose de suivre deux destins qui vont se lier jusqu’aux abords du gouffre. Le premier est celui de Louison, jeune garçon troublé qui a perdu la plupart de ses repères en même temps que ses parents morts ou blessés quelque part en Pologne, il ne le sait. Placé à l’assistance, le garçon se bat avec ses camarades de chambrée qui l’accusent de parler allemand dans son sommeil. Le directeur décide alors de le placer dans une famille d’accueil pour qu’il retrouve les bases d’une vie structurée avec la chaleur féminine d’une mère d’adoption. Il lui donne aussi à lire deux livres supposés lui donner les clefs sur la violence qui l’habite et lui permettre ainsi de la canaliser. Le premier parle de l’homme des cavernes à l’âge de pierre et le second du chevalier Du Guesclin. Les personnages de ces deux livres accompagneront le garçon dans ses rêveries et ses réflexions tout au long du récit.  Mais tout ne se passe pas pour le mieux dans son nouveau foyer. Sa fascination pour les armes – qu’il fabrique car, dit-il, elles le rassurent – le conduit à se battre avec les deux garçons de sa famille d’accueil. Victime d’une amnésie passagère qui le place dans un questionnement permanent, il prendra la fuite pour essayer de comprendre et de combler les trous béants de sa propre histoire. Le second destin présenté dans ce récit est celui d’Etienne un jeune homme étudiant en art qui revient d’un séjour en Autriche. Il débarque gare de l’est où il retrouve ses amis. Mais les retrouvailles ne se passent pas comme il l’aurait souhaité… Accusé de « fricoter » avec les fascistes il ère dans Paris où on essaye de le détrousser mais il découvrira lui-aussi le goût du sang. Avant son incorporation il retrouve Yin-Tsu sa petite amie qui l’accueille pour la nuit. Mais tout est-il comme avant et où sont les belles promesses ? Alors que l’armée française est en déroute Etienne devenu soldat rencontrera, au détour d’une route sur laquelle s’organisent les premiers exodes de population, le jeune Louison qui désormais voit les âmes des morts sur le bord des routes… Les deux feront un bout de chemin ensemble.

L’histoire qui nous est présentée dans cet album est d’une densité rare. Elle aborde ainsi les thèmes de l’enfance volée, du trouble des populations placées dans un contexte « extra »-ordinaire, de la peur, de la violence sous nombre de ses formes, des horreurs de la guerre, de la cruauté, de l’aliénation au réel mais aussi de l’amour entretenu par voie de lettres que s’envoient Etienne et Yin-Tsu. Eric Liberge a souhaité aussi exposer quelques-unes des théories reprises par les nazis, à savoir celles de Carl-Gustav Jung sur les archétypes (et l’inconscient collectif). L’album fourmille donc d’intentions et s’appuie sur une riche base documentaire. D’un point de vue graphique, le dessinateur semble dans une totale maitrise des effets. La densité du propos trouve ainsi un écho dans chacune des planches qui fourmillent de références. Les cases se choquent, se mêlent, se répondent. Les couches se superposent, créant un effet de trouble chez le lecteur, trouble qui l’amène aussi à penser l’histoire, à la « domestiquer » pour y entrer pleinement. Les histoires personnelles de Louison et d’Etienne renvoient à l’histoire collective. Elles poussent donc le lecteur vers des problématiques essentielles. Tout ce magma graphique, habillé par des couleurs sombres, ne tombe jamais dans la « surcharge », ce qui en fait sa grande réussite. Eric Liberge pose avec ce premier volet les jalons d’un triptyque qui fera, à n’en pas douter, date.

Eric Liberge – Wotan T1 – Dupuis – 2011 – 14, 95 euros

 

Entretien avec Eric Liberge

Avec le projet Wotan tu explores un sujet ambitieux autour de la vision de la guerre, en l’occurrence le second conflit mondial, avec une réflexion qui porte notamment sur la violence, l’aliénation au réel, le rapport à l’intime aussi avec ton souhait de placer chaque personnage devant sa conscience. Comment est né ce projet et comment s’est-il développé ?
Le projet a germé en 2004, alors que je réalisais le T4 de Monsieur Mardi-Gras DESCENDRES. J’avais envie de traiter un univers de narration contemporain, pour  aborder le thème du pouvoir, de la dictature et de ses conséquences dans notre vie. Dans mes histoires c’est un thème qui revient, et sous différentes formes. Pour Wotan, j’avais aussi envie de dessiner cette belle époque des années 40, qui est celle de mes parents lorsqu’ils étaient enfants. Le projet est aussi né du fait qu’ils m’ont toujours raconté leur vécu de la guerre. Leurs souvenirs m’ont donné envie d’aborder cette période foisonnante, en construisant une fiction autour de trois personnages.  Ainsi je pouvais camper la problématique du nazisme, ses effets et ses conséquences sur l’homme et la société ; par là, j’entends fascination autant qu’effets pervers, car les deux aspects ont bien sur cohabité. Un miroir à notre époque actuelle, car peu de choses ont changé. Aujourd’hui, on retrouve la dictature sous d’autres aspects : argent, religions, prêt à penser… Tout cela m’intéresse beaucoup.

La division en plusieurs volumes s’est-elle imposée à toi dès le début ?
Généralement, je me sens à l’aise sur trois albums. Je connaissais le début et la fin du récit. Mais il fallait en tracer le cheminement. J’ai donc divisé les albums sur trois périodes de la guerre : 39/41, 42/43 et 43/45. Pour un récit ancré dans l’historique, ce choix didactique s’imposait. Ce format narratif est pratique car le T1 pose toujours le cadre des personnages, de ce que l’on veut raconter. Le T2 va au coeur du problème, c’est souvent le tome le plus sombre, et le T3 préfigure une issue.

Quel a été ton travail préparatoire sur ce projet pour arriver à représenter cette époque avec cohérence ? Quels ont été les livres, films, documentaires qui t’ont le plus  inspiré ?
J’ai effectué un très gros travail de recherches et comme toujours, seul 10 ou 20% de ce que j’ai engrangé a été utilisé. En fait, il ne faut pas perdre de vue que l’on raconte une histoire, et non pas l’Histoire qui telle qu’elle est décrite dans les monographies. Autrement, on fait de la BD historique qui retrace la vie et les faits d’hommes politiques, de militaires, etc… J’ai beaucoup lu sur la SS, puisque c’est un de mes principaux thèmes, et sur Heinrich HIMMLER. J’ai aussi beaucoup lu sur la Shoah par balles perpétrée par les Einsatzgruppen – ces unités de meurtre de masse – sur le front de l’est. Je me suis aussi documenté comme j’ai pu sur l’Ahnenerbe, cet institut pour la promotion de la race aryenne dirigé par HIMMLER. Car WOTAN traite aussi de la vue mystique du monde que certains nazis ont essayé d’imposer pour falsifier l’Histoire. Tous ces ouvrages méritent d’être recoupés les uns avec les autres, car beaucoup d’historiens ne sont pas d’accord entre eux. Puis il y a Youtube : j’y ai trouvé beaucoup de documentaires d’époque, qui m’ont beaucoup servi, surtout au niveau de la propagande anti-juive de Vichy et des discours nazis. Tout ce que j’ai mis dans les trois albums a existé, aussi hallucinant parfois que cela puisse nous sembler, tant au niveau de la violence de certaines idées, que des faits qui les ont accompagnées.

Au travers de cette série tu développes des thématiques fortes psychologiquement. Pour autant ton but n’est pas contemplatif mais passe par la recherche de ce que tu nommes « une porte de sortie ». Peux-tu développer cette idée pour nous ?
Je voudrais croire en une porte de sortie de la violence, toujours valable pour le monde d’aujourd’hui. La réalité contemporaine nous montre que l’histoire se répète : la  barbarie, les génocides continuent (Rwanda, Bosnie, etc…). Les leçons des générations précédentes ne sont pas retenues. Donc plutôt que dresser une simple autopsie de la violence humaine, ce qui est immobile, même voyeurisme, je veux réfléchir sur ce qui pourrait, à notre niveau de simple individu, nous écarter de ce ravin : qu’est-ce qui peut détourner une personne du recours à la violence, par imitation, par réponse brute à la conduite d’autrui, sinon l’intérêt pour la création plutôt que la destruction ? Quelles forces doit-on puiser au fond de soi pour résister à la tentation de la barbarie ? Se connaître soi-même, trouver ses forces créatives. Voilà pour moi une issue.

Penses-tu que notre société souffre d’un défaut de mémoire et quelle ne tire pas systématiquement les leçons de son passé, d’autant plus lorsque celui-ci est douloureux ?
Elle en souffre, évidemment, et elle tente de masquer ce manquement par le devoir de mémoire, invoqué comme un moyen de réduire, de faire fondre la culpabilité  collective, un fardeau moral que l’on se doit de porter, un héritage maudit qui serait le nôtre et que nous aurions à partager. La culpabilité est-elle soluble dans le devoir de mémoire ? Permet-elle d’éviter le retour d’échos nauséabonds ? Voilà la question. On voit bien que cela ne marche pas car la mémoire est d’abord individuelle. Elle n’est pas collective, du moins pas implicitement. C’est aussi pour cela qu’en contre-pied, Jung et sa théorie du Wotanisme pour décrire le phénomène du nazisme, m’a intéressé. Cette vague d’hystérie qui s’empare de tout un peuple, comme une entité qui le saisit à la gorge. Une possession au sens païen du terme. Voilà ce qui, selon Jung, serait arrivé aux allemands avec le nazisme. Donc plutôt que le devoir de mémoire qui induit la culpabilité – et qui se révèle inutile pour les générations qui n’ont pas commis les crimes – je préfère la notion de responsabilité. La leur comme la nôtre. La responsabilité nous autorise à interroger la responsabilité des criminels nazis, ce que la culpabilité ne nous permettrait pas de faire.

Le premier volet de cette série porte sur le regard d’un enfant. La fragilité du personnage a-t-elle pour but d’accentuer la force du message que tu souhaites faire passer ?
Pour le Tome 1, essentiellement axé sur Louison, un enfant de 11 ans ayant perdu ses parents, livré à lui-même, et sa vision encore enfantine de la guerre – une sorte d’aventure sans limites dans laquelle il fugue perpétuellement – j’ai sciemment collé à la hauteur des yeux d’un enfant, tant dans son rapport au monde, à l’amnésie dont Louison souffre et qui le pousse vers la violence, et à son appréhension de la guerre. De plus, Louison entre dans l’adolescence, et ces sentiments vont s’exacerber. Ce qui fait de lui un bon candidat aux dérapages en tous genres. Son mode de survie, c’est d’abord la fuite, puis la passion pour les armes. Cette violence protectrice va pour lui devenir une sorte d’addiction. Il élimine les problèmes plutôt qu’il ne les résout. On n’est en cela pas très loin de nos années 2000.

Ton récit est d’une densité rare. Tu utilises tout l’espace à ta disposition. Les cases se chevauchent, se superposent, tu utilises le fond perdu, la pleine page, les collages de textures et de dessins, mais aussi toute une palette de couleurs sombres. Ton souhait était-il par le biais de ton dessin et des techniques utilisées de placer le lecteur en situation de « tension » permanente, de le questionner aussi sur sa vision des choses tout en sachant qu’il en sortira différent ?
Pour mes propres histoires, je souhaite emmener le lecteur aussi loin que possible dans l’image, donc dans le récit. Comme dans un film. C’est aussi pour moi le moyen de découvrir graphiquement d’autres manières de faire, tout en privilégiant sur l’atmosphère, qui est un personnage à part entière dans le récit, au même titre qu’une partition de musique. C’est ainsi que je me sens bien dans les pages que je fais. Il faut que l’atmosphère me happe, et j’espère que cela fonctionne aussi côté lecteur.
 
Quelles ont été, s’il y en a eu, les plus grandes difficultés que tu as rencontrées lors de la réalisation de ce projet ?
Ne pas tomber dans la complaisance gratuite. Et avec le nazisme, c’est très difficile. Cette idéologie était basée sur une mise en scène permanente. Tout avait son symbole, très graphique, très efficace aux yeux des gens. Donc je ne montre une croix gammée que lorsqu’elle est nécessaire. J’ai trop souvent vu des albums de BD traitant de cette période, où chaque case contenait son lot de symboles nazis en surenchère, comme ci cela démangeait le dessinateur d’en étaler le plus possible. Il y a un côté démonstratif et malsain qui n’apporte rien de constructif pour le propos. Côté narratif, éviter de paraphraser les phases historiques, les utiliser pour mon récit à moi, éviter de tomber dans la pure description des faits, qui surchargeraient la progression de mon récit. Là aussi, c’est tellement riche que l’on a tendance à perdre le nord en se demandant qui l’on n’a pas oublié de citer tel ou tel événement autour du contexte que l’on traite. Encore une fois, il faut éviter l’écueil du manuel d’Histoire que  tout le monde connaît à peu près, pour se concentrer sur son propos.

Tu abordes des sujets importants dans cet album hormis la violence et la (perception de la) guerre : l’enfance volée, l’amour, l’incompréhension et la difficulté à  communiquer… Cet album est-il d’un point de vue formel l’un des plus accompli que tu aies réalisé, celui issu d’une certaine maturation/réflexion sur des sujets qui te sont  chers ?
Le plus accompli, je l’espère, comme je m’efforce pour chacun des albums que je fais. Ce nouveau sujet me tenait très à coeur en tout cas, et si cela n’avait pas été WOTAN, je l’aurais traité sous une autre forme encore. Maintenant, le résultat final contient toujours son lot de repentirs. Donc on n’y arrive jamais en somme, il faut l’accepter. Mais WOTAN représente le meilleur terrain de jeu pour le propos que je voulais développer. Et les sept ans de maturation m’ont beaucoup aidé à affiner mon propos. Je crois beaucoup au mûrissement d’un projet. C’est sur l’échelle d’années que l’on peut juger s’il est valable, s’il nous intéresse toujours. S’il nous correspond toujours. Il y a récemment quelques projets en l’air que j’ai abandonnés car je me suis rendu compte qu’ils ne me correspondaient plus.

Deux planches sont particulièrement fortes à mon sens dans cet album (tout du moins me parlent beaucoup) les planches 45 et 46 (pages 47/48). La première présente tout un pan des atrocités de la guerre (déplacements, destructions, mort…) mais tu places les enfants au cœur de la planche, comme une bouffée d’oxygène, un rééquilibre. Tu sembles dire « eux représentent l’avenir mais leur regard sera-t-il a jamais pollué par ce qu’ils voient ? » ; dans la seconde tu introduits une part de surnaturel, l’enfant voit les morts démantibulés sur les chemins qui le rapproche de Paris. Peux-tu revenir pour nous sur ces deux planches ?
On retrouve ce thème de l’enfance sur les trois albums. Car un enfant au coeur de la guerre, il n’y a pour moi rien de plus cruel, surtout lorsque l’on est soi-même parent. Si je place les enfants souvent au coeur du récit, c’est parce qu’ils induisent un raccourci immédiat avec l’absurdité du monde des adultes. Ils ne peuvent pas le changer, mais ils ne doivent pas (trop tôt) se laisser dévorer par lui. Pour moi, le monde de l’enfance violé par la guerre se passe de mots. C’est aussi pour cela que je suis très content que mes parents aient accepté de livrer leurs souvenirs dans le cahier spécial du Tome 1. Ils y racontent leur expérience propre de cette époque, leur incompréhension d’un monde en chaos, mais aussi leur farouche volonté de survivre.
Concernant les visions des morts de Louison, elles continuent dans les deux tomes suivants, mais pendant son sommeil. On peut penser à un état de projection astrale, hors du corps, provoqué par la faim, la malnutrition, qui lui permet d’entrer dans un état de conscience particulier qui lui permet de voir les morts. Dans le T1, on peut  imputer cela à sa blessure par le Stuka et à la fièvre. Dans le T2, c’est ainsi qu’il va découvrir le drame des camps de concentration, avec une vue de l’autre côté. Mais ces visions sont aussi pour lui une source d’apprentissage. Il apprend à ne plus en avoir peur. C’est pour moi un ingrédient de fantastique que je souhaitais introduire dans les trois tomes. Le fantastique sera toujours ma cour de récréation !

Peux-tu nous dire ce qui se trame dans les deux autres volumes de ce triptyque ?
Le tome 2, que je fais actuellement, est sûrement le plus sombre. Briksdall, l’ami norvégien d’Etienne, y occupe une place centrale. Outre l’occupation, il traite des Einsatzgruppen et du meurtre de masse dans les territoires de l’est conquis par la Wehrmacht. La transformation psychologique des trois personnages s’approfondit. On connaît mieux Yin-Tsu, la photographe japonaise. Etienne, le soldat français, perd pied – je n’en dis pas plus. Et Louison va aussi se fourvoyer à sa manière, avec la Hitlerjugend. Leurs chemins commencent à converger vers Himmler, qui sera le dénouement de l’histoire. Le tome 3 est construit et je laisse pour l’instant les visions arriver. 

Que retiens-tu de ton travail sur ce projet ?
Sur ces trois tomes, je suis en plein dedans, donc il est encore trop tôt pour le dire, mais c’est un projet absolument passionnant et je souhaite de tout coeur qu’il trouve son  lectorat, bien entendu. Il m’aura en tout cas amené à entrer dans un mode de narration plus direct, que je cherchais depuis longtemps à mettre en place. Sur le plan  graphique, je me suis remis à la plume depuis le « Voyageur » chez Glénat. Il y a donc une différence de traitement entre le T1 qui a été fait il y a environ deux ans et le T2 que  je fais actuellement. Je ne cherche plus à limiter ces changements de style graphique au sein d’un même projet, du moment qu’il y a une cohésion de l’ensemble. Ils correspondent à mon humeur du moment et permettent l’expérimentation, le renouvellement. Le lecteur ne s’en aperçoit peut-être pas. Je l’espère !