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Roman d’entreprise, roman social, l’écriture comme exutoire… (4ème partie)

Dernier volet de cette série consacrée au roman social. Si nous avons pu évoquer précédemment les répercussions d’un plan social sur les salariés d’un groupe industriel ou bien encore le désastre économique qui en découle pour une région entière, un autre aspect méritait d’être mis en lumière, celui qui consiste à révéler les dysfonctionnements d’un système de pensée, celui des dirigeants d’une grande entreprise. Si Florent Marchet et Arnaud Cathrine dans Frère Animal le font avec dérision pour appuyer encore mieux là où ça fait mal, René-Victor Pilhes, quant à lui, avait ouvert la voie en démontrant qu’un simple grain de sable pouvait très vite enrayer une machine à l’évidence trop bien huilée. Deux témoignages qui inquiètent et qui posent à l’évidence des problématiques essentielles, celles de la concentration des pouvoirs, l’arbitraire dans la prise des décisions et le manque de recul et de sang-froid face à une situation nouvelle…


Frère animal c‘est tout d’abord un livre-disque écrit par deux artistes complices, Florent Marchet, dont le dernier opus publié, Courchevel confirme tout le talent et la singularité, et Arnaud Cathrine, qui nous avait séduit pour ces précédents romans publiés chez Verticales. L’objet en lui-même est issu d’un spectacle présenté fin 2007 à l’occasion de Fuzz’yon (La-Roche-sur-Yon). Spectacle, roman-sonore donc, qui évolue dans le milieu très fermé de SINOC, la Société Industrielle Nautique d’Objets Culbuto. L’intitulé de la firme laisse échapper en lui le ton donné à cette fable sombre des temps modernes. Le monde de l’entreprise, le monde du travail avec tout son lot d’aberrations, de suffisances est ici décliné à grand renfort de causticité et d’humour noir. Noir ? Non tout étrange que cela puisse paraître (et c’est là que repose l’une des principales réussites de ce projet), c’est qu’en dépit du ton décalé, les tristes vérités qui s’affichent sont bel et bien des copiés-collés de notre société. Alors oui cela interpelle chacun de nous. Comment en est-on arrivé à un tel degré de déliquescence humaine et sociale ? D’ailleurs comment pouvons-nous résumer la réussite sociale ? Un bon emploi dans une grande firme avec un salaire qui frôle l’indécence ? Visiblement oui pour Benjamin : Mais là où je le bluffe vraiment, c’est quand je lui parle de mon salaire. 420 000 euros nets sans compter le treizième, le quatorzième mois et les RTT. Ça te change la vie. Plus besoin de racketter du blé à tes vieux. Il m’arrive même de passer les restos entre potes en notes de frais. Je suis sûr que tu t’éclaterais avec nous. Nous devons tout à SINOC car elle nous donne tout. D’ailleurs la ville ne vit que par elle. Bien sûr, elle nourrit tout le monde, alors pourquoi être ingrat envers elle ? Frère animal c’est cela et bien plus encore. Car le texte incisif se décline aussi en mélodies entêtantes interprétées de façon magistrale par les six voix qui se combinent pour donner une œuvre d’une cohérence artistique rare. Une belle réussite !

Arnaud Cathrine & Florent Marchet – Frère animal – 1 livre-disque Verticales – 2008 – 15 euros

 

En 1974, alors que la situation économique des grands pays occidentaux commence à se fragiliser en raison d’une augmentation significative des prix du pétrole, René-Victor Pilhes sort au Seuil L’Imprécateur, un livre qui va marquer rapidement les esprits. Encensé par la presse, envisagé un temps pour le Goncourt – qui sera finalement attribué à La Dentellière de Pascal Lainé (Gallimard) – il obtient finalement le prix Femina. C’est à l’occasion de sa réédition récente chez Points Seuil que nous avons décidé de relire L’imprécateur pour le confronter à la crise actuelle et démontrer qu’il n’a pas perdu de son actualité près de quarante ans après.

Le roman entre très vite dans le vif du sujet rendant la tension palpable dès les premiers mots : Je vais vous raconter l’histoire de l’effondrement et de la destruction de la filiale française de la compagnie multinationale Rosserys & Mitchell. Qu’a-t-il bien pu se passer pour que l’une de ces sociétés aux reins solides s’effondre comme un château de cartes ? Le suspense dans l’Imprécateur est omniprésent, il sert le livre par les interrogations qu’il pose. Cette chute n’est pas la résultante de problèmes technologiques touchant la production, ou de grèves et manifestations effrayant les actionnaires et enclenchant l’effondrement de l’action en bourse. Non tel un ver dans une pomme, le mal viendra sournoisement de l’intérieur même et emportera tout sur son passage.

Comment cette chute a bien pu prendre forme ? Tout commence avec la mort d’un cadre majeur, Arangrude, sous-directeur du marketing pour le Benelux. Cette mort en soit ne laisse rien présager de bon, et, même si elle fait partie de la vie d’une grande firme, elle a le mérite de poser le climat dans lequel vont évoluer les personnages. Tout s’accélère ensuite lorsque les employés découvrent sur leur bureau un mystérieux rouleau contenant un message à leur intention, à mi-chemin entre le cours magistral d’économie et la satire du système et de la politique menée par les dirigeants avec à leur tête Saint-Ramé, le directeur général. Nous le découvrirons au fil du récit la société décrite ici et qui ressemble tristement à la notre semble vouée à fabriquer n’importe quel produit pourvu qu’il soit nouveau, faute de quoi notre système est ainsi fait qu’il s’écroulera à la moindre faiblesse, au plus petit raté (…) Trouvez-vous cela normal, d’inventer sans cesse non pour satisfaire des besoins mais pour nourrir la machine économique ?  C’est donc ce système, fragile et pernicieux qui est pointé du doigt car il met en évidence le décalage qui existe entre le besoin de tout un chacun, somme toute facile à satisfaire et celui des entreprises, qui doivent en créer de nouveaux pour subsister. Spirale sans fin qui possède en elle ses propres limites. Au fur et à mesure que l’histoire se déroule, que l’imprécateur assène ses messages, la tension croît au point que l’équilibre même de la multinationale semble rompu. L’auteur insiste ainsi, au travers de ce récit, sur les compromissions entre économie et politique qui gangrènent la société au point de la fragiliser aux moindres soubresauts des marchés mondiaux. René-Victor Pilhes nous confiait récemment que dès qu’une organisation économique et financière usurpe ses rôles et fonctions, se substitue aux organisations politiques ou religieuses afin non seulement de dominer un marché mais le monde et l’humanité, elle est punie et elle est vouée à s’effondrer. «Faire du monde une seule et immense entreprise? » Non. C’est cela l’Imprécateur.

Le roman aurait très bien pu se poser uniquement sur le volet politique mais ce n’est pas le but recherché par son auteur qui a lui-même travaillé dans une de ces firmes tentaculaires. Non René-Victor Pilhes va diriger son récit sur l’analyse même des comportements humains, en l’occurrence ceux des cadres dirigeants. Là réside sa grande force. Car au-delà des CV à rallonge que l’auteur met en évidence, au-delà des connaissances et des compétences économiques acquises, ces hommes semblent finalement redevenir quelconques dès lors qu’un problème dépassant leurs « compétences » survient. L’imprécateur sera en ce sens l’élément déclencheur de cette chute, car il va instaurer au sein même du bureau dirigeant doutes et paranoïa. Et cela va s’intensifier au fur et à mesure que le roman avance jusqu’à cette scène surréaliste dans les profondeurs de la firme, lorsque le gratin va s’engouffrer dans les sous-sols pour essayer de piéger celui qui leur échappe. Le spectacle pitoyable qu’offraient ces messieurs déguisés, boueux, grelottants, rassemblés dans cette sorte de crypte, méfiants, haineux, incapables de réagir, témoignait de la faillite des rapports humains qu’ils avaient fait semblant d’instaurer entre eux. Individualisme, arrogance, suffisance, mépris, dédain pour l’homme même. Alors que l’écoute doit présider à toute relation, nous découvrons des hommes fermés sur eux-mêmes, prêts à dénoncer l’autre pour gagner du temps sur leur irrémédiable chute, bref ces hommes à qui des millions d’années ont été nécessaires pour s’élever au-dessus de l’animal, y revien(nen)t parfois et pour son (leur) malheur en une ou deux secondes. Les mots sont forts, pesés par leur auteur, ils n’en deviennent que plus terribles au regard de ce que devient notre société et sa (fameuse) loi des marchés. Les failles du système, même si elles apparaissent avec une évidente limpidité, ne semblent pas remises en cause. Serions-nous devenus les êtres passifs d’une société gangrenée et délétère prête à gagner les abysses décrites dans L’Imprécateur ? Même si nous avons la force, ou la folie de ne pas y croire, notre avenir semble bien se diriger vers cette vision que nous livrait René-Victor Pilhes pour qui à l’évidence, malgré des apparences, les dirigeants asservissent en plein 21ème siècle, le monde du travail, soit à la chinoise, soit à la France-Télécom. L’imprécateur a connu un immense succès sur un malentendu : on y a le plus souvent vu une satire des cadres alors qu’il était d’une chute mortelle de « la maison Rosserys and Mitchell ». Voyez la situation morbide et pré-révolutionnaire de l’économie et de la finance dans le monde, songez à ce qui se passera un de ces jours aux USA et ailleurs, la « crise » n’ayant à rien servi. Ma multinationale détraquée est plus que jamais sous nos yeux, en symbole, et c’est pourquoi le roman tient et est si moderne. Mais on n’en fait plus la même lecture que jadis.

Un roman d’une grande modernité donc, qui pourrait servir de base à une étude des carences de notre système, près de quarante ans après son écriture… Un incontournable…

René-Victor Pilhes – L’Imprécateur – Points Seuil – 2002 (rééd. 2010) – 7 euros


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