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Dans les Abymes de Valérie Mangin…

Un récit de mises en abymes qui plonge ses lecteurs dans tout un univers de doutes… Valérie Mangin poursuit son triptyque en nous livrant les tomes 2 et 3 d’une série de haute voltige scénaristique. Dans ce jeu de miroir où les vérités vacillent, où le palpable devient fluide et fuyant, c’est tout un halo de mystères qui nous enveloppe… et pour tout dire on s’y laisse prendre !

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abymes2Balzac, abandonné à une douce descente dans les abysses de la folie (voir tome 1 de cette série), est pourtant indirectement au cœur de l’action de la suite de cette série qui prolonge donc son tour de passe-passe pour nous baigner des effluves de l’œuvre de l’auteur de La peau de chagrin et nous permettre de mêler subtilement les époques (XIXème siècle, années d’après-guerre et fin du XXème siècle) et les genres (la littérature, le cinéma, la bande dessinée).

Le second volet d’Abymes permet de nous immerger dans la France d’après-guerre, celle qui chassait ses vieux démons – entendons par-là les collabos de la première et dernière heure – jusque dans les replis cachés de sa mémoire et de sa conscience. Clouzot aurait collaboré. Certains manifestants qui se regroupent devant les studios de Boulogne afin de dénoncer ce fait qui semble indéfendable en sont plus que persuadés. Et il devra payer. Pourtant, pour le cinéaste de génie, c’est tout autre chose qui va le rattraper au point de le mener à sa perte. Quelques jours avant son arrivée dans les studios de la banlieue parisienne, Henri-Georges Clouzot finissait péniblement le tournage d’un film qui lui tenait à cœur sur la vie de l’immense écrivain Honoré de Balzac. Pour se faire il s’était rendu avec ses acteurs et son équipe technique dans la ville de Bayeux où l’écrivain possédait la résidence dans laquelle il écrivit La peau de chagrin. Dans cet espace de respiration, loin de la tension parisienne, le cinéaste entendait bien achever une œuvre majeure. Pourtant le tournage se révèlera plutôt épique et réservera bien des surprises… Lors des visionnages des rushes capturés dans la journée, le cinéaste découvre en effet que des scènes qu’il n’a pas tournées se retrouvent sur la pellicule. Des scènes off qui dérangent car elles mettent en scène les acteurs, et notamment Suzy, celle qui partage sa vie, dans des situations fâcheuses qui vont progressivement agacer puis faire perdre pied à Clouzot. Une fois de plus la lente descente dans les abysses de la folie va se mêler à l’univers de Balzac bien des années après la perte du génial écrivain…

abymes3De nos jours ou presque dans le Paris étudiant des environs de la Sorbonne, la jeune et brillante Valérie découvre dans une librairie une bande dessinée qui l’interpelle et pour cause, la scénariste qui l’a mis en scène est un parfait homonyme. La BD porte pour titre Abymes et aurait été publiée en 2013 ! Erreur d’impression certaine puisque nous ne sommes qu’au crépuscule d’un XXème siècle perturbé. Prise de curiosité elle décide de l’acheter pour la lire dans la chambre de sa résidence étudiante. Pourtant, lorsqu’elle se réveille, l’ouvrage a disparu. Mystère… Valérie va partir dès lors à la recherche de cet album énigmatique et découvrira que celui-ci n’est référencé dans aucune base de données de librairies ou de bibliothèques. Cette histoire mise en sommeil, l’étudiante soutiendra sa thèse sur l’œuvre d’Honoré de Balzac… La vie reprend donc son cours mais l’étrange n’est jamais loin. Il pointe souvent son nez par l’entremise de jeux de miroirs qui jettent le trouble sur les acteurs de cette histoire. La jeune femme, que nous suivrons sur quelques années, retrouvera ainsi le tome 2 de cette série, mais se le fera subtiliser presque sous ses yeux… Que cachent ces évènements pour le moins bizarres qui semblent recouvrir une vérité peut-être dérangeante qui ne peut ou ne se doit d’être révélée ? Quelle malédiction tourne autour de Balzac, de son œuvre et de quiconque s’y intéresse de près ? La vie tient-elle à un fil qui se tend au point de risquer de se rompre à chaque fois que l’on se rapproche de la vérité ou d’un semblant de vérité ? Et si tout ce jeu trans-époque et trans-média n’était que pure folie, celle qui invite le lecteur à entrer dans un monde où la création capte l’attention au point de créer ce malaise qui fait dire au lecteur : Qu’est-ce qui est vrai en tout ça ?

Valérie Mangin s’était lancé un petit défi : celui de partir d’une mise en abyme qui devait être le sujet en même temps que la forme des albums pour tisser un halo de mystères qui progressivement fait perdre ses repères au lecteur qui devient de fait, tout en étant happé dans le récit, acteur de ce même récit. La mise en abymes boucle donc sa boucle et permet de remettre au goût du jour cette forme de récit en le poussant au paroxysme de ses effets et de son potentiel allégorique. Ici la scénariste prend des repères communs à chaque histoire, Bayeux, le bureau de Balzac, Balzac lui-même, à partir desquels elle va opérer des dérèglements. Et ça fonctionne ! Les grincheux pourront toujours se plaindre que l’on puisse jouer ainsi avec les biographies de personnages de notre patrimoine culturel et leur faire tenir des rôles qui ne les mettent pas forcément en valeur, mais nous restons pleinement ici dans un récit de fiction et qui le revendique tout du long. Loin de se vouloir polémique ce récit pose indirectement tout un tas de questionnements sur la création, le rapport à l’œuvre, le sens de la vérité comme matière palpable… le tout teinté d’une pincée fantastique qui sert son propos… Hautement recommandé !

Mangin &  Malnati – Abymes T2 – Dupuis – 2013 – 15,50 euros
Mangin &  Bajram – Abymes T3 – Dupuis – 2013 – 15,50 euros

 

Interview de Valérie Mangin 

Comment est née l’idée de ce projet ?
L’idée d’Abymes est née pendant un festival BD. Un matin, je regardais un très mauvais film à l’hôtel pendant que Denis (Bajram) prenait sa douche. Les acteurs jouaient si mal que j’avais l’impression que les personnages connaissaient le scénario par avance… J’ai fait ensuite part de cette impression à mon mari et ça l’a amusé. Il a enchaîné, on a commencé à discuter, parler d’un projet dont les personnages sauraient vraiment ce qui va leur arriver. De fil en aiguilles, Abymes est né.

Peux-tu nous parler de ton rapport à Balzac et en quoi son œuvre a pu t’influencer ?
J’ai beaucoup lu Balzac quand j’étais adolescente. J’étais fascinée par le portrait qu’il faisait de son époque et par ses personnages d’une grande intensité. La Peau de chagrin est aussi un des premiers romans fantastiques français que j’ai lu. A l’époque mes professeurs décriaient beaucoup ce genre. Pour eux, c’est une sous-littérature populaire, voire infantile, bref, sans intérêt. Cela me mettait très mal à l’aise. J’adorais déjà tout ce qui relevait de l’imaginaire à l’époque et cela culpabilisait un peu la bonne élève studieuse et appliquée que j’étais. Balzac a contribué à me réconcilier avec mes goûts : après tout si l’un des plus grands romanciers aimait assez le fantastique pour le pratiquer, je pouvais, moi aussi l’apprécier.

Peux-tu nous expliquer ce qu’est la mise en abymes et ce qu’elle t’a permis scénaristiquement ?
La mise en abyme est une figure stylistique qui consiste à inclure dans une œuvre une autre œuvre de même nature : une pièce de théâtre dans une pièce de théâtre comme dans Hamlet par exemple. Dans Abymes, chaque album comporte des mises en abymes internes mais est aussi mis en abyme dans l’album qui suit.
Concrètement, cela m’a permis de relier entre eux le roman, le cinéma et la Bande Dessinée. Au travers de Balzac, Clouzot et Mangin, j’aborde la relation très particulière qui unit un créateur à sa création quel que soit l’Art qu’il pratique.

Un des effets de la mise en abymes en littérature est de donner le tournis/vertige au lecteur qui n’arrive plus à percevoir ce qui est réalité ou fiction. Peux-tu nous dire comment tu as travaillé concrètement sur le scénario et si certaines difficultés sont apparues à toi dans la réalisation de ce triptyque ?
J’ai entièrement pensé les scénarios en fonction de la mise en abyme: elle devait être le sujet en même temps que la forme des albums. C’était très contraignant donc très stimulant pour un scénariste… enfin plutôt deux car Denis a co-scénarisé le dernier album avec moi, celui qui parle de nous.
Ceci posé, il a fallu trouver les points de convergence entre les albums (Bayeux, par exemple, une ville ou tous les héros sont passés à un moment où un autre). C’est venu assez naturellement. Puis, les albums ont été travaillés séparément, les uns après les autres. Ça a été surtout une affaire de patience. Ce n’est pas plus dur mais plus long à faire qu’un récit classique.

Dans le dernier volet, où tout se joue, tu te mets en scène ainsi que tes proches. Peut-on dire que tu doubles la mise en abymes d’une mise à nue ?
Oui, ça a été très étrange à faire. Être à la fois la créature et le créateur est un peu schizophrénique. Mais je n’avais pas le choix : pour que la mise en abyme soit complète, je devais être moi-même incluse dans le dernier album.
Et puis, il y a concrètement le fait de se dévoiler, qui n’est pas dans mes habitudes… Par exemple, Denis et moi avons assez longtemps hésité avant de montrer une scène sexuelle entre nous dans le tome 3. Mais ne pas le faire aurait été « se défiler » face à ce que cette auto-fiction réclamait. Ça aurait été dommage.

Lorsqu’on lit ce dernier volet on se dit : « Mince qu’est-ce qui est vrai ou pas ? ». L’effet est encore plus saisissant s’agissant de présenter des personnes contemporaines. Finalement le lecteur se trouve pris au piège de sa lecture. Il a envie de savoir la suite mais sait pertinemment qu’il est un des acteurs/victimes de cette mise en abymes… Est-ce pour toi une manière de lire ton triptyque et une des choses qui t’intéressait était-elle de donner ce rôle actif au lecteur ?
Voilà une question qui fait plaisir. Si vous avez vraiment ressenti cet effet de vertige, c’est que nous avons réussi. Le but ultime de la mise en abyme est en effet que le lecteur, le destinataire final de l’œuvre, se retrouve aussi happé dans l’œuvre. Ainsi la boucle est parfaitement bouclée.

Ce genre de scénario n’autorise pas ou peu une publication espacée dans le temps entre les différents volets. Sortir les trois albums en trois mois était-il fondamental pour toi ou est-ce une volonté éditoriale ?
Les deux. José-Louis Bocquet, le directeur éditorial d’Aire Libre, et nous avons été tout de suite d’accord là-dessus. Il a été très présent et attentif tout au long de la réalisation des albums. Il a nous a soutenus à tous les niveaux et il a tout fait pour que le tryptique sorte dans les meilleures conditions possibles. Pour lui aussi, le projet ne prenait tout son sens qu’une fois les trois albums réunis. Le lecteur devait donc pouvoir les lire en même temps ou presque. Il était hors de question de lui demander d’attendre un an entre chaque tome.

Peux-tu nous parler du travail des trois dessinateurs et nous dire la façon dont tu as travaillé avec chacun ?
J’ai travaillé de manière très classique avec Griffo et Loïc Malnati. J’avais déjà fait des albums avec eux auparavant donc je connaissais leurs goûts et leurs attentes. Je savais que Balzac et Clouzot étaient des sujets qui leur parlaient et qu’ils sauraient très bien rendre leurs époques, chacun dans leur style. Et puis, le plus important, je savais qu’ils me faisaient suffisamment confiance pour relever avec moi le défi de la mise en abyme et de ses représentations.
Je leur ai donc envoyés des découpages dialogués case à case. Ils ont trouvé des solutions graphiques pour chaque niveau de la mise en abyme. Le style semi-réaliste de Griffo correspond bien à la truculence du début du XIXème siècle ainsi qu’à la folie qui monte chez son romancier. De même, le trait plus sombre, plus dense de Loïc est tout à l’image du caractère tyrannique de Clouzot et de la dureté de l’après-seconde guerre mondiale.
Avec Denis (Bajram), ça a été différent. Nous sommes un couple fusionnel. Nous travaillons dans le même atelier. Et le tome 3 parlait de nous, de notre vie… Denis a donc co-écrit le synopsis avec moi, puis nous l’avons story-boardé ensemble (même si ça main seule dessinait). Ce troisième tome lui lui doit donc énormément.

Que retiens-tu de ton travail sur ce projet ?
Que ça a été un défi aussi complexe qu’excitant ! J’ai déjà hâte d’entamer un nouveau projet aussi poussé formellement. Je crois qu’il y encore plein de voies scénaristiques à explorer en Bande dessinée.