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La vision de la guerre en BD (3ème partie) : Vietnam et Corée

Si les deux conflits mondiaux de 14/18 et 39/45 ont donné lieu à de nombreuses adaptations littéraires ou cinématographiques, les guerres qui ont suivis, Corée, Vietnam, conflits israélo-arabe ou israélo-palestinien, conflit libanais, ou guerres civiles (Irlande, Cambodge, Laos, Rwanda, Somalie…) n’ont pas été traitées avec la même densité même si des œuvres majeures ont vu le jour, notamment pour la guerre du Vietnam qui a profondément touché les mentalités américaines. La BD ne déroge pas à la règle et les deux conflits mondiaux remportent haut la main la palme des plus traités par le 9ème art. Dès lors nous ne pouvons que saluer les travaux d’Olivier Grenson sur La Douceur de l’enfer, s’attachant à révéler certains des aspects de la guerre de Corée et de la légende américaine Joe Kubert qui nous offre un album très documenté sur un des volets de la guerre du Vietnam, à savoir celui de la bataille de Dong Xoai, place stratégique dans le conflit qui aurait permis aux Vietcongs de gagner le sud du pays et d’accroître leur domination sur un pays ravagé.

Joe Kubert s’impose depuis plus de cinquante ans comme une figure majeure de la bande dessinée. Son influence qui déborde bien au-delà de la sphère américaine a nourrit toute une génération de dessinateurs. Ses travaux méritent donc bien plus qu’un regard anecdotique ou curieux, notamment lorsque l’auteur s’attache à décrire les conflits armés (il est l’auteur notamment d’un récit bouleversant se déroulant lors du conflit bosniaque). Dire que la thématique de la guerre s’inscrit dans ses domaines de prédilection n’est en rien exagéré et il nous le prouve encore avec Dong Xoai – Vietnam 1965 édité en France par Soleil. Dans ce récit sur l’un des multiples volets de la guerre désastreuse menée par les Etats-Unis pour vaincre l’insurrection Viet Cong, l’auteur américain aborde des sujets sensibles et peu présentés ailleurs, à savoir ceux de l’aide aux populations civiles, actes de socialisation au combien essentiels pour gagner la confiance des autochtones, l’entrainement des soldats vietnamiens au combat contre l’ennemi venu du nord, le rôle d’encadrement et de transmission du savoir en terme de défense et de stratégie militaire. Son récit se construit autour d’une unité des forces spéciales qui va, lors d’une simple mission d’assistance, tomber dans une bataille sanglante qui, d’un point de vue symbolique, s’avèrera cruciale pour la suite des évènements. Sous les ordres du capitaine Keane, commandant de cette unité, les hommes désignés pour cette tâche vont tout d’abord sécuriser et patrouiller autour du camp de Bu Gia Map. Là ils seront témoins de l’intensification des mouvements Viet Cong dans la région ce qui les contraindra à se replier sur Dong Xoai, site stratégique d’un point de vue militaire : C’est un point névralgique parce que plusieurs routes d’importance vitale se croisent près de Dong Xoai. Des routes qui acheminent des hommes et du matériel d’une zone de guerre à l’autre. Les soldats des forces spéciales devront se familiariser avec le nouveau site, renforcer les défenses et former les soldats vietnamiens pour essayer de résister à une attaque qui semble imminente.

D’un point de vue graphique, Joe Kubert arrive à faire naitre la tension avec peu d’effets. Travail au trait exécuté sans chichi sur fond gris, cases absentes donnant à l’album l’aspect d’un carnet de croquis ou d’ébauches, dialogues simples et « carrés » allant à l’essentiel. Comment le dessinateur arrive donc à nous emporter dans son récit ? La réponse est simple : par les recherches sur les expressions, celles des visages, celles des corps meurtris ou placés dans le cœur de l’action, par l’alternance de moments de pur combat et de calme plat. La dramaturgie nait aussi de l’attachement que Kubert arrive à nous procurer pour ces hommes venus soutenir l’action d’un nouvel état fragilisé par des guerres intestines désastreuses. Le récit de cette bataille est romancé mais a bel et bien eu lieu en juin 1965. L’épais livret qui clôt l’album présente des documents issus des soldats qui ont pris part à cette mission. L’intérêt de cet album se mesure donc à la lumière de son apport à l’histoire. Une vision de la guerre selon Kubert, donc essentiel…

Joe Kubert – Dong Xoai – Vietnam 1965 – Soleil Prod. – 2011 – 25 euros

 

L’idée de travailler sur le dytique La douceur de l’enfer est venue à Olivier Grenson à la suite d’un séjour effectué en Corée du sud avec d’autres auteurs pour une expo sur la BD belge. Une véritable révélation qui s’est nourrit d’éléments marquants comme la visite de la zone démilitarisée qui sépare le Nord du Sud. Olivier Grenson voulait creuser une idée autour de cette zone et des histoires qui s’y sont déroulées depuis la fin de la guerre en 1953. Invité en Corée pour assister à l’hommage rendu aux soldats américains disparus lors du conflit, Billy Summer revit l’histoire qui a séparé sa grand-mère de son grand-père soldat de cette guerre « oubliée ». Au-delà, ce voyage est aussi le moyen pour le jeune homme de faire le point sur sa propre vie marquée par des drames à répétition : Ses parents et sa sœur morts dans l’incendie de leur maison, sa grand-mère qui s’éteint peu après l’annonce officielle de la découverte du corps de son mari, cinquante ans après les évènements… le tout conjugué avec des tensions qui agitent son couple. Mais Billy s’est forgé une carapace et le départ pour Séoul arrive peut-être au bon moment. Il lui permet de mesurer la fragilité de l’existence mais aussi l’attention et l’amour que l’on doit porter aux personnes qui nous sont proches. Lorsqu’il était petit Billy avait construit une étrange machine qui lui permettait de voler, de quitter le monde réel, de s’en évader un bref moment. Ces moments de rêverie qui sonnent dans le récit comme des passages d’une grande poésie ont permis à l’enfant de naviguer dans des lieux magiques lui offrant une possibilité d’évasion dans laquelle il retrouvait notamment sa sœur. Cela lui a permis de vaincre ses peurs et d’affronter les réalités tristes de son existence. Aujourd’hui le jeune homme doit faire face à son destin et le voyage en Corée lui donne le moyen de découvrir qui était véritablement son grand-père. Plongé dans l’histoire de cet homme qu’il n’a pas connu, Billy découvre des lettres d’une correspondance entretenue avec sa grand-mère. La guerre y est déclinée dans toute sa sauvagerie. Arrivée en Corée il fera aussi une découverte bien plus étrange et « dérangeante »…

Olivier Grenson conjugue dans La douceur de l’enfer plusieurs niveaux de lectures qui font indubitablement sa force. Construit comme un roman avec un découpage en chapitres, le récit est dominé par les éléments, l’air, le feu qui ouvre le récit et se poursuit dans les explosions de la guerre et jusqu’à l’incinération de sa grand-mère. Les passages qui nous font vivre l’enfance de Billy teintent le récit d’une poésie et d’une tension rares. Ils permettent d’entrer dans l’histoire du personnage. Personnage réellement « creusé » psychologiquement et vers lequel le lecteur se rapproche immanquablement. La tension qui nait des découvertes faites par le jeune homme, qui apportent leurs lots de tension et de dramaturgie, finissent de nous convaincre. Olivier Grenson offre une première partie d’une cohésion et d’une efficacité redoutable. Un album qui fera date et dont nous attendons déjà la suite…

Olivier Grenson – La douceur de l’enfer 1ere partie – Le Lombard – 2011 – 15,95 euros


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