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Livres / BD
Le Bug selon Enki Bilal : Interview de l’auteur
Révolution technologique et perte de transmission

Tout nouvel album d’Enki Bilal est un événement en soi. Même si on regrette le fait qu’il ne soit plus accompagné d’un scénariste, ses visions du futur, son regard sur les dérèglements du monde ne peuvent que nous questionner sur le sens à donner à nos actions au quotidien, à petite ou grande échelle. Dans Bug, Enki Bilal se questionne sur le sens que prend le monde contemporain. Un monde qui a définitivement abandonné sa liberté de choix, de mouvements et de pensée au numérique. Le Bug tel que le dépeint Bilal n’est que l’extrapolation du malaise qui peut découler de cette surenchère de technologie dans laquelle l’homme place désormais toute sa confiance. Ce monde gangrené par la montée d’une religiosité asservissante et par la résurgence de courants politique et sociétaux qui excluent plus qu’ils ne rassemblent, repousse autant qu’il captive…

A l’occasion de la sortie du second tome de BUG le mois dernier, et alors qu’Enki Bilal est membre du Jury du Festival de Cannes 2019 qui se déroule actuellement et dont vous pouvez suivre notre couverture sur cette page, nous vous proposons de découvrir une interview de l’auteur réalisée en 2017 à l’occasion de la sortie du premier tome. De quoi vous (re)plonger dans l’univers de BUG et mettre le projecteur sur le travail exceptionnel d’un membre de Jury de Cannes !

Le futur que vous décrivez dans BUG est rattrapé par sa course au tout numérique, à cette technologie qui connait depuis les années 80 une mutation quasi exponentielle. Pourquoi avez-vous décidé de parler de ce sujet ?
Enki Bilal
: Sur tous mes projets je déroule une route devant moi. Une route qui mêle l’actualité du monde d’aujourd’hui, des éléments du passé et des interrogations sur ce que pourrait être notre proche futur. Dans les années 80, seul ou avec Pierre Christin au scénario, j’ai développé, sur ce principe, des thèmes géopolitiques ou idéologiques ancrés dans le quotidien puis, plus tard, mon regard s’est dirigé vers la guerre en Yougoslavie, que j’ai portée comme un fardeau en raison de mes origines. Après avoir travaillé sur l’obscurantisme religieux[1], que l’actualité est venue confirmer, j’ai abordé le vingt-et-unième siècle sous l’angle de la fragilité de la planète et de la prise de conscience nécessaire de chacun d’entre nous. Cela a donné lieu à un cycle de trois albums construits sous la forme d’une fable un peu délirante, marquée par un coup de sang[2]. A la fin de ce cycle d’albums je me suis posé la question des années à venir. J’ai vu se profiler les rêves fous d’Elon Musk d’aller sur Mars. Des rêves finalement pas si absurdes qu’il voit prendre corps dans les huit années à venir, peut-être avant. La question du transhumanisme qui s’épanouit dans la Silicon Valley et devient quasi obsessionnelle dans certains milieux scientifiques m’interroge aussi. Personnellement j’avais des questionnements sur l’omniprésence du numérique dans nos vies. Un jour, alors que je me baignais dans une piscine, je me suis rendu compte que j’avais laissé mon smartphone dans la poche de mon short de bain. Le temps de sortir de l’eau mon téléphone était mort. Peut-être que c’est à ce moment-là que l’idée de ce projet a germée en moi, cette réflexion autour de la totale disparition des données numériques, dans un futur que j’ai souhaité relativement proche, 2040. Un futur dans lequel les projets d’Elon Musk se seraient réalisés et où la Silicon Valley aurait lancé ses programmes. Visuellement j’ai décidé de ne pas modifier de façon drastique ce monde qui ne va pas forcément beaucoup changer d’ici quinze ou vingt ans. En revanche sur le plan nanotechnologique les évolutions seront spectaculaires. Je suis parti très vite sur cette idée et surtout sur la fin de l’album qui est l’explication du bug. Une explication que je ne souhaite pas réaliste car ce serait trop banal. J’ai donc écarté les solutions qui se seraient contenté de faire reposer l’origine du bug sur un groupe de hackers fous, ou sur un gang mafieux. Je voulais une explication au bug qui soit décalée par rapport à nos réalités. Une fois que j’ai acté cette fin, je me suis trouvé face à la description du chaos engendré par le bug, qui, si je voulais être réaliste, ce devait d’être absolu. Mais ce n’était pas le but de mon projet, je ne voulais pas virer dans le pur catastrophisme, je me suis donc décidé à traiter le sujet au travers de trois ou quatre personnages, dont mon héros, qui se révèlera être, à son insu, le dépositaire de toutes les données qui ont disparues.

Pensez-vous que l’une des raisons de cette mutation repose sur un changement radical dans le rapport qu’entretiennent les hommes au temps ? 
Nous assistons à une révolution technologique sans commune mesure dans l’histoire de l’humanité, bien plus importante que l’impact qu’a pu avoir en son temps l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. Cette course technologique a forcément des conséquences. L’information en temps réel, la dématérialisation de tout et bien d’autres encore. Cela occasionne d’énormes mutations que nous essayons plus ou moins de digérer. Si les nouvelles générations restent en « phase » avec ces évolutions technologiques, qui sont intégrées dans leurs gènes presque à leur insu, ce bouleversement technologique accouche de laissés pour compte qui, atteints par une limite d’âge, laissent filer le wagon. D’autres, comme moi, s’accrochent encore tout en résistant à l’emprise que peut avoir cette technologie. Car pour moi cette révolution s’accompagne de quelque chose de bien plus grave, celui d’un déficit de transmission. Cette révolution est si extraordinaire qu’elle crée un vide autour d’elle. Un trou béant qui absorbe tout un pan d’informations de notre passé et de notre culture par le simple fait que l’homme ne dispose plus d’assez de temps et de place pour « gérer » toutes les données. Il y a donc une forme de régression que nous sommes obligés de subir. Je me souviens d’un voyage en avion que j’ai réalisé d’Athènes vers Paris il y a quelques années. Nous étions en fin d’après-midi et il y avait au dehors un coucher de soleil sublime. On apercevait depuis le hublot, les îles grecques, les contours de l’Italie. Le spectacle était d’une beauté à couper le souffle. Devant moi dans l’avion deux jeunes d’une vingtaine d’années se sont coupés du monde dès le décollage pour se réfugier dans des jeux vidéo jusqu’à notre arrivée à Paris. Quel est le rapport au temps de ces gamins, quelle est leur réalité ? Des moments comme celui que je venais de vivre ne se ratent pas. Cela m’amène forcément à me poser la question de notre perception du temps, d’autant plus dans des vies où nous sommes rongés par le virtuel et l’immatériel. Des études tendent à montrer qu’un enfant qui nait aujourd’hui et qui se voit contaminé très jeune par les écrans, la réalité virtuelle, ne saura jamais regarder une fille, ou un garçon d’ailleurs, dans les yeux lorsqu’il aura 20 ans et encore moins lui parler. Cette addiction va créer automatiquement des handicaps dans le futur.

Un des personnages parle de rupture de l’homme avec lui-même, d’hommes et de femmes décérébrés, dépendantes à la technologie. Moi-même j’avoue pouvoir très peu me passer de mon portable ou de mon disque dur. Pourtant j’ai conscience de cette rupture. Jules Verne regrettait dans Paris au XXème siècle la disparition du livre papier, de la poésie. Est-il difficile de lutter contre un mouvement de masse, un tsunami numérique qui emporte tout sur son passage ?
On  en revient encore à cette perte de transmission dont je viens de parler et qui touche de front certaines pratiques culturelles. Le livre physique est forcément menacé même si l’important au final reste avant tout que l’homme ne perde pas l’habitude de lire. Je ne pense pas que la disparition du livre soit une régression. Et, quoiqu’il en soit, les générations futures, baignées dans le numérique, auront toujours la possibilité de combler les lacunes créées car la mémoire numérique est gigantesque, sans véritables limites. Wikipédia, même imparfait, stocke des données par centaines de milliers. Un gamin du futur qui ne se souviendra plus de la manière dont s’est achevée la seconde guerre mondiale en 1945 ou qui aura tout simplement oublié que cette guerre a eu lieu, pourra toujours trouver une information même parcellaire de ce qui s’est passé. En même temps il construira un avenir avec ses vraies compétences qui seront nées avec ce monde numérique. Il sera dépositaire de l’évolution du monde.

Vous réfléchissez dans cet album à la notion même de progrès. Peut-on définir des limites au progrès ?
Evidemment et je donne des éléments dans mon album. Je pense que l’être humain est un animal qui a développé une certaine forme d’intelligence qui le différencie des autres espèces, même si chaque espèce, et des chercheurs le mettent en évidence tous les jours, sont dotés d’une intelligence et d’une sensibilité que nous ne soupçonnons même pas. L’homme joue sur cette intelligence pour évoluer, pour sans cesse améliorer ses connaissances, ses compétences. Le cerveau humain a ainsi produit des choses purement incroyables même si une face sombre existe toujours. Quand on construit quelque chose de sublime, ce sublime peut très vite basculer dans l’horreur la plus totale. Aujourd’hui nous sommes peut-être pris dans un engrenage qui nous empêche de dresser des bilans, de faire des pauses pour regarder ce qui a été fait et pour en apprécier l’apport. La mécanique du pouvoir ne permet pas de le faire, d’autant plus que les idéologies ont disparues, remplacées par une autre vision binaire du monde. Une fois que le communisme s’est effondré, permettant au capitalisme de triompher, il a fallu trouver un nouvel ennemi. Il est apparu une dizaine d’années plus tard au travers du terrorisme et d’un certain type d’intégrisme religieux. Les choses sont redevenues claires. La guerre froide a duré près de cinquante ans et, sur cette période, l’homme a perdu un temps fou avec des ambitions dévoyées, des dictatures folles qui ne permettent pas d’alimenter la réflexion pure et mûre. Le monde évolue aujourd’hui sans qu’une vision sereine et apaisée de l’humanité ne se dégage. Les tensions, qu’elles soient idéologiques, religieuses ou économiques, sont permanentes. Cette mauvaise gestion du temps depuis le début du vingtième siècle produit une dramatique pauvreté planétaire qui est criarde notamment en Afrique. L’homme risque de payer très cher cette situation. Le bug que je dessine dans mon album finalement n’est rien comparé à ce qui nous attend.

Les scientifiques se penchent de plus en plus sur des sujets comme la terraformation de Mars. Dans le même temps nous assistons à une résurgence de communautarisme, de repli sur soi. Est-ce quelque chose qui vous interpelle ?
Cela me sidère vraiment. Mars est un des objectifs des prochaines années, mais la science connait aussi des avancées considérables dans le domaine des nanotechnologies. Avec cette possibilité d’envoyer dans le corps humain, dans les vaisseaux, des micro-médicaments, des capsules pour cibler tel problème sur telle cellule. Il y a une sorte de folie à tous les niveaux de l’inventivité et, paradoxalement, des reculs considérables de la pensée humaine avec une emprise forte de la religion sur le quotidien des hommes. Je pense que nos dirigeants passés portent une forte part de responsabilité dans la situation actuelle en ayant laissé s’installer ces dérives qui mènent à un véritable repliement sur soi. L’homme est incapable d’avoir une vision globale des choses et il range donc l’idée d’une gouvernance mondiale au rang de douce utopie. Pour beaucoup le monde se doit d’être fragmenté et, s’il peut l’être encore plus, l’homme n’hésite pas à le fragmenter encore plus. C’est ce qui se passe aujourd’hui en Catalogne. Autant j’ai été choqué de voir la milice madrilène empêcher les citoyens de voter, autant je trouve cette notion d’indépendance absurde. J’aimerai bien que quelqu’un m’explique en quoi l’indépendance de cette région pourrait faire avancer les choses. J’en parle avec d’autant plus de force que la Yougoslavie a subie, il y a plus de vingt-cinq ans, une partition totale de son territoire. Si je pense que l’homme a développé une forme d’intelligence qui le distingue des autres espèces animales, il prouve parfois qu’il peut faire acte de bêtise pure, notamment au travers de la religion, devenant de fait totalement incohérent. Si l’animal restera sans doute toujours en retrait de l’homme, son mode de fonctionnement se révèle très pur et très clair, tandis que l’homme sera toujours capable du pire.

Si nous devions définir votre album, est-il un récit de science-fiction, une fiction du futur ou bien une anticipation, donc une vision possible de ce qui nous attend ?
J’ai du mal avec le terme de science-fiction. Je suis un grand passionné de ce courant littéraire qui a formé mon imaginaire. Pour moi les œuvres de science-fiction, d’anticipation, de prospective sont souvent des œuvres majeures que je considère bien souvent comme supérieures à la littérature avec un grand « L ». Si j’ai du mal avec la science-fiction c’est que je pense que notre monde actuel est un monde de pure science-fiction. Je pense que je redeviendrais un auteur de SF le jour où je raconterai l’invasion de Mars par l’homme et sa rencontre avec une intelligence extraterrestre. Je ne vais pas dévoiler la fin de Bug mais le monde que je décris, en 2040, pourrais très bien être celui qui nous attend dans deux ou trois ans, ou même demain. Si l’univers que je construis reste identifiable, s’il conserve une forme de proximité avec notre monde d’aujourd’hui, c’est que je crois qu’un message n’est jamais plus fort que si tout le monde peut se sentir concerné par ce qui se joue devant lui. En ce sens Bug reste pour moi de facture assez classique par rapport à d’autres projets que j’ai pu développer. Peut-être un peu plus formaté, car c’est nécessaire sur un sujet comme celui que je traite. Il débute de manière très réaliste par une scène qui voit une jeune fille s’inquiéter de ne plus avoir de réseau sur son Iphone. Je crois que tout le monde peut se sentir concerné par cette scène. Ensuite il y a de la prospective, de la dérision, une forme de second degré. Il y a surtout une volonté de ma part de ne pas accabler le sujet, de rester réaliste pour éviter que le récit ne vire au chaos. Si, sur certaines scènes, les vues aériennes me permettent d’énumérer les conséquences immédiates de la disparition du numérique, j’essaye surtout de rester au plus près des personnages qui sont essentiels à cette histoire et au monde. J’aime représenter l’intime qui se lit au travers de ce père qui revient de Mars et qui ne sait pas ce qui lui arrive, qui, de surcroît, voit apparaître sur son visage une tâche bleue, un père qui veut retrouver sa fille, enlevée et devenue otage pour le piéger. Au final ce récit reste pour moi dans la veine des polars classiques.

Le grand chaos qui suit le bug, finalement, n’est-il pas un bien pour un mal ? Pour repartir de zéro, ne faut-il pas tout raser, se remettre à penser le monde et non le subir ?
Le bug est trop récent pour savoir ce qui va véritablement arriver mais la panique généralisée est bien présente. Les grands Etats de la planète se méfient les uns des autres. Ceux qui sont dotés d’armes « conventionnelles » se trouvent avantagés par rapport à ceux qui possèdent des armes modernes qui font appel au numérique. Le bon vieux char devient dans ce contexte bien plus efficace qu’une batterie de missiles ultra-technologique. Je pense qu’en dehors de l’histoire des personnages, le lecteur pourra suivre de près tout le background politique, géopolitique qui donne des indices sur ce qui peut arriver. 

Malgré la portée de votre message, le récit est parsemé de touches de dérision, comme l’illustre une annonce qui dit en substance que tous les malades qui devaient se faire opérer au moment du bug sont morts mis à part l’un d’entre eux qui était placé entre les mains d’un chirurgien « old school » qui connaissait les process d’opérations du passé. On découvre aussi qu’une star au look de bimbo, coincée en lévitation, change de tenue « protégée » d’un paravent de fortune. La mise en scène de ces situations était-elle nécessaire pour vous ?
Je pense en effet que c’était nécessaire et en même temps c’est tout à fait ce qui arriverait dans un tel contexte. Même si le financement des hôpitaux publics n’est pas vraiment la priorité du moment, un hôpital en 2040 sera doté d’équipements technologiques bien plus perfectionnés que ceux qui sont en fonctionnement de nos jours. Naturellement je me suis posé la question de ce qui pouvait arriver dans une telle situation. Les robots qui opèrent étant hors-jeu il est fait appel à des chirurgiens qui savent opérer manuellement. C’est la même chose pour les vols aériens. Le bug entraîne le crash de centaines d’avions sans pilote, et, pour pallier ce problème les compagnies remettent en circulation de vieux appareils de leur flotte avec de vieux pilotes. Je trouvais ce genre de situations drôles et c’est naturellement que je les cite.

Nous parlions tout à l’heure du Paris au XXème siècle de Jules Verne qui sonnait une charge contre une certaine forme de progrès qui entrainait la disparition des mots, des livres, de l’écriture. Avec le journal Le Monde Today vous allez dans le même sens. Le rapport à notre langue, aux mots, à l’objet livre est-il essentiel pour vous ?
Oui bien sûr, mais en même temps je déroule un fil et j’essaye de garder une certaine logique. Le monde d’après le chaos ne fonctionne sur écran que par mode hertzien, donc avec une forme de bricolage, qui ne peut assurer une large diffusion au monde. A côté de cela, même si le livre physique se perpétue par le biais de collectionneurs, la presse papier s’est éteinte depuis un certain temps. Il serait donc logique, vue les conditions de diffusion de l’information, qu’une nouvelle presse papier voit le jour. Sauf que les hommes qui participent à sa résurgence ont perdu l’usage de la langue et ne connaissent plus les règles grammaticales. Cela me renvoi un peu à La foire aux immortels, où, là aussi, une presse grevée de fautes de français se développe. Il ne s’agit pas pour moi de tirer des sonnettes d’alarme, le mal est déjà fait à notre époque. Bien sûr les journalistes de ce nouveau média papier savent que leur magazine est truffé de fautes d’orthographes, mais à la rigueur ils s’en foutent un peu. Pour eux l’essentiel est ailleurs dans ce besoin de communiquer.

Au travers de Bug et de vos précédents projets, n’avez-vous pas peur finalement d’avoir raison dans votre vision du futur ?
Malheureusement j’ai eu raison sur pas mal de choses. Déjà avec Pierre Christin nous avions senti venir la fin du communisme. Par la suite seul, j’ai vu pointer, dans les années 90, cet obscurantisme religieux qui s’est développé par la suite de manière continue. C’est une chose qui est passée inaperçue dans le conflit yougoslave et qu’aucun intellectuel n’avait relevé. Ce conflit pour beaucoup était d’abord nationaliste, avec des pincées de post-fascisme, de stalinisme du côté des Serbes… Personne n’a vu que derrière ce conflit se cachait des tensions religieuses profondes. Dans Le Sommeil du monstre en 1998 (projet que j’ai travaillé dès 1994) je mets en avant tout cet aspect religieux que personne ne voulait voir. Pour moi il est devenu clair que les conflits à venir seraient religieux dès lors que j’ai découvert les premiers reportages sur les talibans en Afghanistan. Dans Bug, le mal a pour origine quelque chose qui ne pourra pas arriver, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de bugs massifs dans le futur. Je pense qu’il peut y avoir une guerre numérique, mais les données sont, je crois, archi-protégées.

La fraîcheur dans Bug vient de l’amour réciproque que se portent un père et sa fille…
J’ai voulu démarrer sur cette note-là. Nous sommes dans une situation assez banale d’un couple apparemment recomposé. La fille se pose une question simple : comment va-t-on faire pour suivre le retour de papa ? Un père qui vient de Mars. Ce n’est pas banal, mais je montre avant tout une relation entre une fille et son père. Au fil du récit nous découvrirons qu’elle sera enlevée pour servir de monnaie d’échange pour le retrouver lui. Nous sommes vraiment dans le cadre d’un polar classique dans lequel le père va devoir se protéger car, du fait des informations qu’il possède, il détient un pouvoir énorme. Parviendra-t-il à se défendre ? J’ai décidé de développer le sujet sur deux volets mais le thème est si vaste qu’il pourrait durer dix tomes. 

Vous travaillez depuis plusieurs années sur différents supports et dans des formes d’expression artistiques plurielles. Qu’est-ce qui vous fait toujours revenir à la bande dessinée ?
Tout ce que j’ai pu dire depuis le début de notre échange, je ne peux le dire que parce que le médium de la bande dessinée offre une liberté absolue, en termes de thèmes, de pagination, de liberté de création… Si je vous avais parlé d’un film, d’un opéra ou d’une pièce de théâtre, je ne parlerais que sous une constante épée de Damoclès qui me dirait : ça tu ne peux pas le faire, ça financièrement ça ne marchera pas, ce film ou cette pièce ne fonctionnera que si tu as tel acteur ou telle actrice. La liberté de ton ou de thème sera toujours réduite dès le départ sauf pour quelques grands noms comme Tarantino ou Fincher qui sont « bancables » comme je peux l’être en bande dessinée. Mais, même eux ont des contraintes terribles, qu’ils n’auraient pas s’ils étaient auteurs de bande dessinée ou romanciers. Si je reviens toujours à la bande dessinée c’est tout simplement parce que c’est là que je me sens le mieux et le plus libre.

[1] Le Sommeil du monstre (1998), 32 Décembre (2003), Rendez-vous à Paris (2006) et Quatre ? (2007)

[2] Animal’Z (2009), Julia & Roem (2011) et La Couleur de l’Air (2014)

Interview préalablement publiée dans le BEDEX17 (JFE – 2017)