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Le difficile chemin du retour : Les soldats américains oubliés, vus par la BD

Bercés d’illusions des centaines, des milliers de jeunes américains se sont engagés en Irak pour libérer la nation de la peur de frappes militaires ou terroristes. Pour beaucoup d’entre eux, le combat pouvait sonner comme juste. Ils ont découvert l’enfer… De retour au pays ils errent sans but et ruminent des pensées sombres habités de quelques fantômes glanés dans les combats rapprochés… Focus sur ces oubliés de la nation américaine…

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revenants1En tout temps l’homme a fait de la guerre un moyen de domination sur les peuples les plus faibles. Ceux qui possédaient le pouvoir et la force arguaient une légitimité naturelle au combat. Pour rétablir la justice, se préserver de courants de pensées, de religions impropres, de dictateurs en place, pour assurer le maintien d’empires coloniaux censés diffuser sciences, technologies et fondements même de la civilisation sur des peuples forcément ignorants et dangereux pour les autres et pour eux-mêmes. On a tout entendu pour légitimer la guerre, des pensées nobles, voire humanistes, des envies de partage et tant d’autres encore. Pour autant (r)établir la paix en proposant la guerre expose en pleine face l’échec du processus. Mais l’idée et la pratique ont suivi leur chemin, comme seul moyen d’arriver à leurs fins. Dans ce but les Etats par leur leader en place ont joué de pédagogie. Avec beaucoup de persuasion, l’utilisation d’images chocs, de témoignages émouvants et de rappels au passé, lorsque cela s’avérait nécessaire, ils ont ainsi créé des mirages par dizaine, voire par centaine. La guerre en Irak illustre peut-être mieux qu’une autre ce sentiment d’une intervention légitimée non pas pour la « bonne cause » mais pour des raisons économiques et géostratégiques évidentes. Pour les Etats-Unis envoyer des hommes par milliers sur un sol qui affiche une pauvreté criarde relevait d’une évidence. Pour cela ils ont usé, abusé de slogans patriotiques et mirifiques. Et cela a fonctionné. Et même mieux que prévu. Les hommes et femmes se sont ainsi engagés par milliers pour soutenir cette idée de liberté. Le drapeau américain bien en vue, comme symbole de justice, pouvait flotter au vent sur les dunes de sable par quarante degrés et plus. Les Etats-Unis pouvaient se targuaient d’avoir chassé le dictateur et d’avoir rendu un pays à ses habitants. Pour autant combien de vies sacrifiées sur ce beau postulat ? Et combien encore iront rejoindre celles perdues au combat ?

revenantsWill Argunas dans Uriel, Samuel, Andrew (Casterman) et Olivier Morel, cinéaste, accompagné de Maël dans Revenants (Futuropolis) exposent le conflit irakien par le biais des vétérans retournés au pays. Le titre Revenants possède en lui seul deux acceptions majeures, Revenants pour revenir, le retour au pays ; Revenants pour fantômes, spectres, ceux qui viennent d’en bas, des tréfonds d’un monde à oublier. Les soldats américains de retour d’Irak ont développés au fil des ans, et souvent peu de temps après avoir regagnés le sol américain, un syndrome post-traumatique aigu qui fait encore ses ravages aujourd’hui. Olivier Morel reprend le chiffre de trois morts provoquées par semaine en 2008, les données actuelles parlent de bien plus et jusqu’au chiffre stratosphérique d’une mort par jour faisant du nombre de victimes par suicide l’une des premières causes de mort du conflit. Le cinéaste revient dans cet album sur ses contacts avec les vétérans, souvent des jeunes recrues aux regards perdus qui vivotent faute de mieux. Il va s’attacher à l’un d’eux, Ryan, peut-être en raison de son regard vitreux qui cache un mal plus profond et plus ancré que chez les autres. En parallèle de ses démarches pour devenir citoyen américain, Olivier Morel explore donc les travers d’une société et d’un gouvernement qui ne font rien pour ceux qui ont risqué leur vie pour le drapeau étoilé. Sans se faire voyeur, le cinéaste explore son sujet en « psychologue », en laissant s’exprimer des hommes et des femmes qui ont beaucoup à dire. Cela donne un album entier, fort, duquel ressortent ces images – cauchemars de vétérans – qui hantent les nuits les plus calmes. Le film se fait par là-même une forme d’exutoire, essentiel autant pour le cinéaste qui essaye de comprendre que pour ses sujets qui peuvent enfin se livrer en se disant que leur message sauvera peut-être des vies, à commencer par la leur…

UrielWill Argunas explore de son côté les sentiers du retour des vétérans d’Irak par le biais d’une fiction qui pourrait s’apparenter à une biographie romancée. Uriel, Samuel et Andrew font partie d’un groupe de trente-neuf militaires de retour au pays. Dans la petite bourgade d’où ils sont originaires l’effervescence est de mise pour fêter les héros. Les proches, femmes, enfants, parents, amis laissent exploser leur fierté et leur joie dans cette journée qui restera. Puis la vie reprend son cours, sombre et amère. Les vétérans, en dépit de l’attention qui peut leur être prodiguée, n’arrivent pas à chasser les vieux fantômes récoltés lors des combats rapprochés. Les images de civils irakiens victimes collatérales de balles perdues viennent hanter les nuits calmes. Impossible de masquer le drame, impossible de concevoir une réintégration lesté de ce lourd passé. Will Argunas dépeint ainsi le quotidien de ces soldats désœuvrés dont la mort occupe les pensées. Dans un geste ultime Andrew ira se confier à un médecin militaire dans l’espoir qu’un soldat puisse comprendre et soigner le mal. La conversation tournera au dialogue de sourd, le médecin militaire n’ayant d’autres mots que « Passez à autre chose ». Oui mais comment ? Quelle est la clé ? Comment faire fi du passé et ignorer les atrocités commises au nom de la nation ? Comment réussir à exprimer cet état de fragilité extrême qui touche les Revenants ? Uriel, lui, sera employé dans une boucherie. La viande et jusque son odeur lui rappelle l’Irak, les tripes ouvertes des civils et des résistants irakiens, il ne pourra faire face à ce poids, comment le pourrait-il ? Dans un album sensible et fort Will Argunas décortique l’âme de trois anciens militaires dont les pensées s’oxydent avec le temps au point de se figer sur une obsession funeste…

Ces deux albums complémentaires démontrent la capacité du neuvième art à creuser ses sujets et à sensibiliser le plus grand nombre. Les médias relaient souvent des chiffres et des statistiques sur le fameux syndrome post-traumatique au retour de la guerre d’Irak, Olivier Morel, Maël, Will Argunas mettent quant à eux des noms sur ces soldats rentrant dans l’intime avec une force de suggestion et une pudeur salutaires. Deux albums chocs !

Olivier Morel/Maël – Revenants – Futuropolis – 2013 – 19 euros
Will Argunas – Uriel, Samule, Andrew – Casterman – 2013 – 16 euros