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La BD du Jour : Les derniers jours de Stefan Zweig de Seksik/Sorel

Si nous connaissons Stefan Zweig, le romancier dont les écrits ont traversés les temps, nous ignorions peut-être sa fin tragique dans les faubourgs de Rio au Brésil. Récit de la fin d’un homme rongé par son incompréhension des injustices et des atrocités du monde…

Difficile de vivre en apatride, sans terre, sans reconnaissance de sa propre identité. Stefan Zweig, citoyen du monde, a enflammé le cœur, le corps et l’esprit de millions de lecteurs toutes nations confondues. Ses écrits puisent l’étincelle là où beaucoup passent à côté. Dans ces petites choses du quotidien, dans l’observation et la vénération de l’instant présent. Son écriture limpide, nous happe sans que l’on s’en aperçoive. Auteur à succès en son temps, il excellait dans la description de scènes du quotidien ou dans les fameuses biographies dont il s’était fait le chantre, contant les récits et aventures de personnages passés à la postérité (Magellan, Erasme, Marie-Antoinette, Marie Stuart…). Pour Zweig le succès s’accompagne, chose rare, de la reconnaissance d’un génie créatif. Et pourtant… même s’il a pu émerveiller nombre de personnes, parfois influentes, de son époque il connaîtra l’exil, celui qui le fera douter de la justice et de la grandeur du monde. Fuyant l’Allemagne du IIIème Reich, il passera en Angleterre où son passeport se verra frappé de l’humiliant Enemy Alien, appellation réservée aux supposés ennemis de la nation. Trop allemand à Londres, trop juif en Allemagne… il fuira vers le nouveau monde, à New York puis à Rio où il vivra les derniers mois de sa vie.

L’album que nous offrent Laurent Seksik et Guillaume Sorel, tiré du roman du premier cité, décortique les derniers moments de la vie de l’écrivain et de sa femme Lotte dans la périphérie de Rio, à Pétropolis de septembre 1941 à février 1942. Moments tout à la fois marqués par la détresse morale de l’écrivain gangrené par la peur de l’expansion allemande sur le monde et de la possibilité de revivre encore et encore les fuites vers l’inconnu. Zweig vivait malgré le plaisir de vivre de sa jeune femme, sa cadette de près de 30 ans, dans une dépression difficile à vaincre. Dégoût de la vie, doutes permanents sur la capacité du monde à triompher des atrocités qu’il laisse se renforcer chaque jour. La BD se devait de ne pas être un simple résumé du roman de Seksik paru en 2010. L’intérêt aurait été bien mince. Les deux auteurs ont donc travaillé à reconstruire un canevas, entre biographie et romance dramatique, de la vie de Zweig en mettant sur le devant la relation avec Lotte qui accompagna l’auteur jusque dans l’ultime moment.

La BD offre donc une relecture de la vie de l’auteur de La Confusion des sentiments ou du Joueur d’échecs. Elle puise sa force dans tous ces non-dits, ces moments intenses de doutes, de partages intimes avec celle qui accompagna l’auteur pendant les sept dernières années de sa vie. Les couleurs sépia possèdent un côté apaisant et laissent l’ambiance se poser de manière délicate. Nous pénétrons dans des moments éphémères d’une grande portée dramaturgique, puisque l’album laisse deviner, au détour de certaines cases, l’issue de cette histoire tragique. Pour autant le récit ne vire jamais au voyeurisme, et là réside sa grande force. Le dessin de Guillaume Sorel déborde de sensitivité. Il se fait porteur d’une multitude d’état et de passion : l’amertume, la peur, l’amour, la vénération, la compassion… autant de notions décortiquées par la simple force du trait et des couleurs aquarellées. Cet album laisse entendre le tintement des touches de la Remington sur le papier, le sifflement des insectes dans cette nature sauvage ; nous humons les bois exotiques de la dernière demeure des deux amants et partageons l’intensité du moment…

Seksik/Sorel – Les derniers jours de Stefan Zweig – Casterman – 2012 – 16 euros