Nous avons décidé sur MaXoE de vous proposer une série de dossiers sur DC Rebirth. Cet univers a débarqué en librairie et en kiosque, et il est parfois difficile pour les lecteurs de s’y retrouver. C’est une spécialité des comics de super-héros, Marvel arrive très bien aussi à brouiller les pistes pour le commun des mortels.  Un peu d’explications peut-être. L’idée avec Rebirth, c’est de donner un nouveau départ à toutes les séries de ... En savoir plus !
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Quand la BD explore la biographie littéraire

Difficile exercice que celui de la biographie d’un ou plusieurs personnages par le biais d’un médium comme la BD. La biographie garde ce côté linéaire et opaque dans lequel on a parfois du mal à entrer. Elle impose aussi, bien souvent, un rythme qu’il est difficile de rompre et peut se fondre dans cette tendance qui consiste à trop vouloir respecter la vie de celui que l’on met en image. Pourtant il existe un moyen de retourner ces problèmes pour s’éloigner des schémas classiques. Cela passe par une maitrise évidente du sujet et une envie de bousculer une époque, un contexte, et surtout un personnage, pour mieux en révéler les pans de son caractère. Cela, le duo Casanave/Vandermeulen y parvient avec une aisance remarquable. Flavio Montelli quant à lui dresse le portrait de Bukowski en optant pour une déconstruction/analyse du parcours de l’auteur ivre, une plongée dans un univers de souffrances et de questionnements qui interpelle encore…

Une Chamisso 

ShelleyQui peut se vanter aujourd’hui connaitre la vie de Mary Shelley, la figure marquante du romantisme anglais qui devait parvenir, avec son roman Frankenstein, à une reconnaissance sans limite à travers les âges ? La question pourrait être la même attachée à la vie épique du malchanceux Adelbert von Chamisso, auteur quelque peu oublié, dont les plus privilégiés d’entre nous ont pu heureusement parcourir la fameuse Histoire merveilleuse de Peter Schlemihl ou l’homme qui a vendu son ombre. Daniel Casanave et David Vandermeulen amorcent une collection d’albums qui corrigera, avec pas mal de caractère, cet état de fait. Les ouvrages puisent en effet leur sève non seulement de la vie « épique » de leurs auteurs mais aussi de l’histoire des récits qu’ils ont construits au cours de leur carrière.

Nous apprenons ainsi que le Frankenstein de Mary Shelley fut écrit pour répondre à un défi lancé lors d’un séjour en Suisse avec son compagnon Percy Bysshe Shelley, le poète italien Polidori, qui déclina en littérature pour la première fois le thème du « vampire », et le sulfureux Lord Byron. Rien de la vie de la jeune auteure n’est occulté, de ses virées avec le poète qui lui donna son nom, à son attirance pour la mort qui devait la poursuivre sa vie durant (Percy meurt à 26 ans d’une noyade et Lord Byron à 36 ans peu après son engagement auprès des Grecs pour combattre les Turcs) et jusque ce séjour près du lac Léman dans un paysage propice à la méditation et à la stimulation créative.

Perdre son ombre peut devenir la pire des choses même si les plus grandes richesses sont à la clef. Adelbert von Chamisso a sans doute écrit le récit le plus populaire de son époque. Tout à la fois Français par ses origines et Allemand par adoption, le jeune auteur sera poursuivi par un lot non négligeable de malchances. Là il se fait piquer par un bourdon contre la nature même de l’insecte, là il doit essuyer l’embardée d’un cheval pourtant calme, là encore ses amours lui jouent des tours au point de l’éloigner d’un bonheur recherché, là enfin il se trouve confronté à cette perte d’ombre… Une perte qui se traduit ipso facto par une richesse incommensurable et dans une proportion tout aussi forte par une succession de malheurs et de rejets mêlés…

Daniel Casanave et David Vandermeulen conjuguent l’histoire des deux auteurs avec le récit de leur œuvre. Pour Mary Shelley, il navigue sur les traces du Dernier homme, tandis que pour Adelbert von Chamisso il puise dans son récit phare pour nourrir la partition décalée d’une vie atypique. Casanave et Vandermeulen n’hésitent pas à tirer chaque album dans des directions surprenantes sans pour autant s’éloigner de la vraie biographie des deux auteurs. Ils mettent ainsi en relief ce qui pourrait paraître terne pour en sublimer chaque instant. Avec un humour décalé, une envie réelle de ne pas se placer dans la biographie standard, leur amour de la littérature romantique européenne, ils arrivent à nous donner envie de nous replonger dans des œuvres surprenantes qui symbolisaient déjà l’état d’une époque ou d’une vie pas foncièrement gaie. Adelbert von Chamisso fut tiraillé toute sChamissoa vie entre ses deux nationalités au point d’affirmer ne plus être Français en France et de ne pas être considéré Allemand à Berlin alors qu’il aura construit toute son œuvre dans la langue de Goethe. Mary Shelley elle aura vu partir très vite les êtres les plus chers à ses yeux. Le poids de la vie devenait de fait lourd à porter chaque jour au point que ces malheurs se mirent à transpirer de chacun des mots qui composaient ses textes. Chaque album se présente dans un luxueux format à l’italienne qui sied comme un gant au propos développé. Le soin apporté à l’objet-livre qui donne une forme tout aussi précieuse que le fond, fait de Romantica une collection à suivre. Le prochain opus annoncé, Nerval, nous donnera sûrement à voir un homard en laisse… Pas classique et propice à tant de divagations…

Daniel Casanave et David Vandermeulen – Shelley – Le Lombard – 2014 – 22,50 euros
D
aniel Casanave et David Vandermeulen – Chamisso – Le Lombard – 2014 – 22,50 euros

 

Goodbye BukowskiL’Amérique de la fin des années 60 est celle de toutes les tensions. Raciales tout d’abord avec le mouvement contestataire non-violent des afro-américains sous la houlette de Martin Luther King qui, jusqu’à son assassinat en 1968, alimentera cet espoir en un changement possible. Economique avec les premiers essoufflements de la grande machine industrielle qui créent un phénomène nouveau de pauvreté, sous fond de guerre au Vietnam, véritable bourbier pour la nation américaine, qui n’arrive pas à fédérer les énergies et cette croyance en un avenir plus serein pour les classes fragiles qui se désillusionnent un peu plus chaque jour. Des illusions Charles Bukowski n’en a plus beaucoup à la fin des années 60, happé par le mouvement général, il vivote, transparent comme tant d’autres. Agent des postes, il peine à payer son loyer et à manger correctement mais continue encore à croire en son écriture. Le jeune homme qu’il était au milieu des années 40, celui-là même qui voyait publié un de ses textes dans la revue Story, puis un autre dans Portfolio aux côtés d’un casting littéraire impressionnant (Jean Genet, Garcia Lorca, Jean-Paul Sartre, Henry Miller), aurait pu ne jamais se relever pris dans le cycle addictif de l’alcool qui le fait vivre dans un état second la plupart du temps. Il rencontre des femmes, accumule les erreurs mais parvient à survivre ou plutôt à ne pas mourir ou pas tout à fait. Il deviendra le héros des laissés pour compte, des fantômes de l’Amérique, des sans-espoirs, des fauteurs de trouble, de cette fange qui fait peur et donne aux grandes métropoles, partout dans le pays, ce double visage de prospérité et de désenchantement. Il refusera de s’inscrire dans un mouvement, et notamment celui des beats, et gardera cette flamme pour l’amour d’une femme, Linda, qui l’accompagnera jusqu’au bout.

Flavio Montelli s’attache à dresser la biographie de Charles Bukowski dans un exercice des plus accrobatiques. La carrière de l’auteur marquée par des frasques récurrentes, des bas très bas et des hauts jamais assez haut, mérite que l’on s’y plonge, pour essayer de comprendre l’homme mais aussi une époque sans relief. Le traitement respectueux de cet artiste provocateur ne parvient qu’à combler la moitié de nos espoirs car si Flavio Montelli parvient à nous donner l’envie de redécouvrir les textes de l’auteur, la forme aurait sûrement gagnée à se fondre dans cette âme décalée, glauque voire sordide. Le découpage reste somme toute relativement classique et aurait gagné à se lâcher pour ne pas laisser ce goût d’inachevé qui s’impose une fois refermé album. Et si s’attaquer à la biographie de Bukowski restait inaccessible tout comme l’homme ?

Flavio Montelli – Goodbye Bukowski – Casterman – 2014 – 15 euros