Nous avons décidé sur MaXoE de vous proposer une série de dossiers sur DC Rebirth. Cet univers a débarqué en librairie et en kiosque, et il est parfois difficile pour les lecteurs de s’y retrouver. C’est une spécialité des comics de super-héros, Marvel arrive très bien aussi à brouiller les pistes pour le commun des mortels.  Un peu d’explications peut-être. L’idée avec Rebirth, c’est de donner un nouveau départ à toutes les séries de ... En savoir plus !
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Grand Prix des Lecteurs BD : Interview d’Eric Cartier (catégorie BD Européenne)

Prendre la route avec, comme seul paquetage, un sac à dos qui colle à la peau. Mais avec plein d’espoirs et de rêves en tête. Eric Cartier et Patricia ont fait le grand saut. En débarquant à NYC en cet été 1978 ils espèrent gagner la côté ouest. Quelques milliers de kilomètres à abattre pouces et têtes levées. Le parcours se révèlera plus long et plus immersif que prévu. Un voyage dans la face cachée d’un pays qui garde encore les séquelles prégnantes d’une guerre – Le Vietnam – et d’une crise économique qui aura divisé les hommes et tué les espérances en un avenir meilleur…

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Route 78 de Cartier et Alwett – Delcourt (2015)

La route vers l’ouest, sac sur le dos, évasion lointaine aux couleurs du sud, faites de traversées de faubourgs et de banlieues sans âmes, mais qui renferment presque tous leur lot de folklore local animé par une faune déjantée à un degré plutôt élevé sur l’échelle de Richter. L’itinéraire bis du voyageur sans le sous pour qui le but à atteindre l’emporte bien souvent sur les moyens mis en œuvre pour y parvenir. Dans l’atmosphère parfois pesante d’une météo du sud, qui autorise les couchés à la belle étoile, Eric et Patricia se perdent, à la nuit tombée, dans les galaxies qui se télescopent sous leurs yeux ébahis. Des galaxies qui prennent parfois des formes psychédéliques par l’entremise de substances un rien aliénantes, pour quelques heures au moins. Voyage initiatique, bercé d’illusions, peut-être ou pas, envie de liberté, d’atteindre un but fixé, chimérique, Californie mon amour, vivier des gredins épris de l’esprit de la beat generation à défaut de marcher sur les pas de 68. Car l’esprit post-soixante-huitard règne en maitre. Pas pour déconstruire les acquis d’une génération mais pour nuancer cet esprit de liberté et de bonheur, cette volonté d’avancer si possible libéré des contraintes mortifères et révulsives qui pourraient nuager le présent, une époque et un nouveau mythe à construire.
Avec Route 78 Eric Cartier nous immisce dans l’intimité d’un voyage effectué aux Etats-Unis il y a presque quarante ans. Un voyage qui, de New York à San Fransisco, s’est révélé purement immersif. Le chemin entre les deux villes donnant aux deux jeunes gens de l’époque une photographie grandeur nature de ce que peut être la trépidante vie des villes moyennes, des banlieues et zones périphériques de ce pays gigantesque et pluriel composé de tout un patchwork de destins parfois perturbés ou décalés, mais jamais foncièrement méchants. Des destins à l’image d’un pays malade qui fait de la société de consommation de masse un crédo de vie dont certains sont purement exclu. Des laissés-pour-compte qui partagent le peu qu’ils ont : pétards, bières, bouteilles de whisky, virées dans les bouges crasseux et surtout et sûrement leurs problèmes quotidiens. La virée d’Eric et Patricia se vivra comme un flash. Un condensé de la grandeur et de la décadence d’un pays. Sur la forme le dessinateur nous sert un découpage qui n’hésite pas à user des cases panoramiques pour mieux écraser la perspective et nous laisser au plus près des personnages, de leur vécu dans l’instant, de leurs errements, de leurs frayeurs essuyées et parfois de leurs aspirations premières. Aidé d’Audrey Alwett qui a structuré l’ensemble des anecdotes amassées et transmises oralement, Eric Cartier trouve le ligne, celle qui évite de tomber dans ce cliché carte postale, ou de cette galerie de portraits des hommes et femmes rencontrées sur la route. La mise en couleur de Pierô Lalune donne une ambiance au récit. On y trouve la moiteur des nuits du sud, le caliente des bars surannés aux comptoirs crasseux dans lesquels pullulent des destins improbables, le froid des parechocs lourds des berlines qui s’arrêtent sur le bas-côté pour répondre aux pouces levés. Comme le dit Eric Cartier dans l’interview qu’il nous a accordé, Pierô ne s’est pas contenter de mettre en couleur le récit mais l’a sculpté au point de lui offrir une dimension nouvelle. Dans cet amas de souvenirs réassemblés, Eric Cartier garde le fil, se livre sans concessions, tente de retrouver l’état d’esprit qui l’habitait alors et qui a fait de ce périple sur la terre des beatniks le voyage pivot. Un de ceux qui ouvre les yeux sur la réalité d’un monde pas aussi lisse et pas aussi propret que peuvent le supposer les couvertures de certains magazines. Une fois connue cette réalité, le bonheur de vivre et de partager possède peut-être une saveur plus acidulé car il devient alors capable de trouver sa voie au travers d’une palette de goûts qui exhale ses effluves de chaque situation vécue. Un album optimiste qui fait du bien à sa lecture et reste en tête une fois tournée sa dernière page…

Eric Cartier & Audrey Alwett – Route 78 – Delcourt – 2015 – 19,99 euros

 
Entrevue avec l’auteur