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La case du Mardi : Industrial Revolution and World War de Shintaro Kago (Hollow Press)

La case du Mardi propose de parcourir une œuvre à partir d’une case ou d’une planche qui résume un des points essentiels développés dans un récit. Un moyen de découvrir une œuvre différemment en s’attachant parfois à des détails qui en disent beaucoup…

 

Une jeune femme prisonnière d’une masse de roche et de terre. Des petits êtres anthropomorphes qui travaillent d’arrache-pied pour la libérer de cette emprise de matière qui recouvre son corps nu. Si nous ne savions pas que ce récit est tout droit sorti de l’imaginaire débordant de Shintaro Kago (dont une grande partie de l’œuvre est éditée chez IMHO en France) la scène pourrait venir d’horizons très différents, d’un conte moderne ou d’un récit de SF ou de fantasy. Cette case tirée de la seconde planche de son récit Industrial Revolution and World War pose un cadre qui va, comme souvent chez Kago, vite partir en vrille. Le calme avant la tempête. Ici les petits êtres de poils, petites peluches inoffensives vont très vite révéler leur caractère pas forcément si pacifique.

Ils déterreront la jeune fille de cette case comme d’autres par centaines mais ne leur laisseront pas la chance de (re)vivre comme bon leur semble sur cette planète en construction (ou en déconstruction). Shintaro Kago excelle dans cette façon de développer ses récits dans un univers que l’on peut sembler reconnaître mais qui ne laisse que peu d’indices sur sa réalité profonde. A vrai dire ici peu importe où le récit se situe et qui sont ces petites peluches hargneuses. Car l’enjeu est ailleurs dans la parabole saisissante que nous livre l’auteur de la société (la nôtre) qui s’est développée depuis la fin du dix-neuvième siècle.

Le titre de l’album livre pas mal d’infos à lui tout seul : Industrial Revolution and World War. La révolution industrielle, celle qui a conduit les hommes à fuir les campagnes pour rejoindre les villes n’a en vérité servi qu’à remplir les poches de quelques industrieux bien avisés qui commencèrent à glaner toujours plus d’argent au fil des ans. Et, à peine une poignée d’années plus tard, cette société a conquis ce qui semble être le plus grand tour de magie du monde à ce jour : le futile, le besoin inutile qui décline pas mal des maux qui pourrissent encore notre époque, la déshumanisation, le repliement sur soi, un égoïsme exacerbé et, bien sûr, le rejet de l’autre, cet autre trop différent. Sur cette société issue de la révolution industrielle s’est greffée la guerre. La première aura permis à certaines industries de prospérer sur le dos de cette chair à canon bien fraîche, la seconde devait pousser l’homme dans les derniers retranchements de sa folie pure, de sa négation de l’homme.

Dans le récit de Kago les petites touffes de poils vont démembrer les jeunes filles nouvellement mises à jour, pour utiliser leurs membres, mains, jambes, et têtes pour assouvir leur soif de construction d’une gigantesque ville nouvelle. Une ville de l’inutile, qui a très vite masqué la terre et les montagnes qui la bordent et qui auraient pu offrir la mémoire d’un récent passé. Et puis tout s’accélère lorsque débarquent d’autres créatures casquées prêtent à livrer combat contre nos touffes de poils. Le résultat de ce grand chaos, c’est ce qui transpire de notre société. Kago livre ce récit brut, sans dialogue, en noir et blanc avec, faut-il le souligner, une forme d’humour macabre propre à son univers. Au final Industrial Revolution and World War doit se lire comme une réflexion sur un monde en perdition qui a perdu le sens des choses premières pour s’enfermer dans des petites morts toujours plus voraces. Edifiant !

Shintaro Kago – Industrial Revolution and World War – Hollow Press – 2015